mardi 21 juin 2011

Chicago Blues

En marchant sous la pluie dans la moiteur orageuse du premier soir de l’été pour aller recharger ma Chicago Card avant de me retrouver à sec, je lève un instant les yeux vers la tour Willis, qui domine, majestueuse, le campus de l’université, perçant le ciel de ses lances de lumière blanche et je m’exclame : « Dire que je n’ai jamais mis les pieds dans cette tour! ».

Les événements se sont bousculés durant ces longues semaines de désertion de mon blogue. Combien ? Six semaines déjà ? Il y a des moments où la vie s’accélère et reprend ses droits sur l’écriture « libre », surtout s’il faut écrire par contrainte pendant ce temps. Je l’avais dit en ouvrant ce blogue : un temps pour vivre, un temps pour en témoigner écrivait Camus. Et il faut bien caser le travail dans tout ça.

J’ai donc fini par décrocher un poste que je n’attendais plus. C’était au retour d’un énième voyage au Nord de la frontière. Cette fois-ci, j’ai fait le trajet aller par la route, et même par les petites routes, avec mon ami P. Nous sommes passés par Détroit (une ville ravagée par la crise, avec des tours placardées en plein centre-ville), puis par les chutes du Niagara, sans autre intérêt que l’excès. Démesure des chiffres (150 millions de litres d’eau à la minute pour la chute principale...), et surenchère de mauvais goût architectural. À côté, la Côte d’Azur est une réussite en termes d’intégration du développement immobilier au paysage. Mais je m’égare. Si je m’attarde à évoquer ce voyage, c’est qu’il m’a permis de prendre toute la mesure de la distance entre Chicago et Montréal (1200 km à vol d’oiseau) comme ni l’autoroute, ni encore moins les autobus du ciel d’Air Canada ne permettent de le faire. Pendant trois jours pleins nous nous sommes relayés au volant, prenant, comme je le disais, le temps de s’arrêter, de voir, de goûter, d’apprécier les lentes transformations du paysage au fil de ce chemin qu’ont emprunté, dans l’autre sens, les premiers colons, depuis le pourtour marécageux du Lac Michigan jusqu’aux abords du Lac Érié en passant par l’interminable enfilade de champs cultivés et leurs dinausauresques arrosoirs géants, sur des routes de campagne où parfois débouchait la voiture à cheval d’un Amish, flambant neuve et pourtant anachronique.

Au retour (par avion cette fois), un message m’attendait sur ma boîte vocale chicagolaise. En gros, j’avais un peu moins de deux mois pour plier bagages, trouver un repreneur pour mon appartement à Chicago, trouver un nouveau logement au Québec, etc., tout en enchaînant trois congrès en trois semaines, deux à Boston et un autre à Urbana, que j’ai pu cette fois apprécier sous un autre jour.

Et plus les jours passent, plus le « blues » de quitter Chicago me gagne. Et cela n’a rien à voir avec le festival consacré à la musique du même nom (qui y aurait été inventée) qui avait lieu récemment. Ou cette soirée envoûtante au Green Mill, pub préféré d’Al Capone, à se laisser bercer par la voix veloutée de Patricia Barber. C’était pour moi l’occasion de présenter l’un à l’autre Len et Andrea, deux personnes avec lesquelles « il s’est passé quelque chose », amicalement, pendant cette année scolaire à Chicago. Comme avec Ron d’ailleurs avec qui j’ai partagé de bons moments à Urbana. Des amitiés naissantes que je ne veux pas perdre.

Déjà, je n’imagine pas ne pas revenir (d’autant que le projet de recherche se poursuit avec S.). Et je sais ce que cela implique. On se lie avec une ville, avec ses gens, et il faut y revenir sans cesse. Quand ces villes sont situées à des milliers de kilomètres l’une de l’autre, ça rend la vie un peu plus compliquée qu’elle ne l’est déjà.

lundi 9 mai 2011

Info

Un ami m'a fait réaliser qu'il n'était pas possible de s'abonner pour être informé des mises à jour. Or Je viens d'y remédier. Vous trouverez un lien "S'abonner au blogue" en haut à droite de cette page. Si vous cliquez dessus, on vous demandera d'entrer votre adresse courriel. Vous recevrez ensuite un courriel de confirmation avec un lien sur lequel il vous suffira de cliquer pour activer votre abonnement. Par la suite, vous recevrez un message chaque fois que je publierai un nouveau billet sur ce blogue. Pratique, puisque comme vous avez pu le constater, la fréquence de publication est plutôt irrégulière ces derniers temps. Ça aussi, je vais tenter d'y remédier ;-) J'en profite pour vous rappeler que la rubrique "En images" (lien dans la colonne de droite également) est mise à jour indépendamment du contenu "texte". Donc pensez à y faire un tour de temps en temps quand vous passez me voir...

Sirènes dans la nuit

J’avais promis d'en parler en ouvrant ce blogue, et comme mes jours à Chicago semblent désormais comptés (ça aussi je vous en reparlerai en temps et lieu), il est temps que je revienne sur ce phénomène sonore qui agresse les oreilles des visiteurs de Chicago : les sirènes des pompiers et des ambulances. Loin du « pin-pon » presque discret de leurs alter ego français, celles de Chicago font davantage penser à ces plaintes déchirantes qui annoncent les bombardements et somment les gens de se rendre aux abris à des lieues à la ronde.

Lorsqu’ils déferlent en vagues interminables, ces hurlements nocturnes qui m’empêchaient de dormir au début (plus maintenant, heureusement) me font penser au film Eraserhead de David Lynch. Généralement la sirène ne retentit pas seule, mais plutôt en duo, voire en petit ensemble qui nous assène la mélodie (très monotone et stridente) en canon, en fugue infernale. Comme une évocation des flammes qui font rage, quelque part, ou le souvenir funeste de celles qui ont ravagé la ville en 1871. Rage à laquelle répond celle, stridulante, des sirènes des camions de pompiers, roulant à tombeau ouvert dans des rues pourtant vides en plein milieu de la nuit, rage qui fait penser à celle du nourrisson qui n’a pas ce qu’il veut et que rien ne peut apaiser. Le tout sans pouvoir tenir la note, ce qui n’arrange rien. Car en effet, immanquablement la note baisse, s’étiole, tourne à l’aigre, se déforme comme un bout de plastique qui fond avant de partir en fumée nauséabonde qui flottera longtemps dans l'air, comme un son qui reste audible et dérangeant, même de très loin.

Cela dit les camions, au look rétro, sont plutôt beaux. Criards, mais beaux. Je dirais même plus: pimpants.

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mercredi 13 avril 2011

Sur la route de Memphis

Qui n’a jamais pris la route, seul, sur de longues distances aux États-Unis, n’a pas vraiment goûté l’expérience de « l’Amérique ». C’est du moins ce que je m’imaginais. Au final, après sept mois passés ici, et ma première véritable excursion hors du « Chicagoland », je constate que mon mythe américain personnel a pour l’essentiel éclaté, sans bruit, comme une bulle de savon irrisée. Car en Amérique, j’y vivais déjà depuis quinze ans, dans la Province de Québec (PQ). (Je m’amuse à exhumer cette vieille dénomination car ici, les codes n’ont pas été mis à jour, et dans les bases de données américaines, « QC » n’existe pas.) J’insiste aussi un peu ironiquement sur cette épithète de « province » car elle prend vraiment tout son sens ici, quand on réalise que la terminologie routière québécoise est un calque de l’américain, à l’image de la culture en général, version francisée (loi-cent-unifiée) de la culture motorisée « US ». Ou comment le « nous » québécois se perd dans le grand « US ».

Mais reprenons la route où je l’avais laissée. On dit que plusieurs erreurs peuvent se compenser. C’est un peu ce qui m’est arrivé. Je devais retourner sur le terrain, à Urbana. Bien que les préparatifs techniques de cette excursion de deux jours aient duré des semaines, la décision de la concrétiser cette semaine-là s’est prise dans la précipitation, entre deux avions pour Montréal. Le service des archives de l’Université de l’Illinois ayant des horaires de fonctionnaire avec une pause d’une heure le midi, et comme j’estimais que j’avais besoin de deux journées complètes, je voulais y être à l’ouverture, si bien qu’il fallait que je passe la nuit précédente sur place. J’ai donc écrit à mon ami Ron – qui, tout en travaillant dans mon département, fait son doctorat à Urbana et doit donc s’y rendre régulièrement – pour lui demander de me conseiller un hôtel « pas cher ». Rentré épuisé de Montréal la veille, je devais repartir à Urbana le lendemain, non sans passer par l’université pour récupérer du matériel un peu encombrant commandé par mon superviseur de recherche et indispensable à ma collecte de données. Bref, ce n’est que le lendemain matin que je me mets en quête d’une chambre d’hôtel. Je tique sur le prix, un peu élevé, mais je n’ai guère le temps de tergiverser (ou plutôt, je commets la première erreur de ne pas pousser plus loin mes recherches). Je refais ma valise (ou plutôt, je l’allège car je ne l’avais pas défaite). Je sais que je n’aurai pas le temps de repasser par chez moi. S. me signale que j’aurais pu réserver, à prix préférentiel, une chambre à l’hôtel de l’Université, dans le pavillon communautaire appelé « Illini Union ». Mais c’est déjà trop tard : ma réservation ne peut être annulée moins de vingt-quatre heures à l’avance...

Ne reste plus qu’à régler la question du transport jusqu’à Urbana (plus de 220 km par la route). Nouvelle erreur : il est 15h45 quand je songe à m’en préoccuper, pour m’apercevoir que le dernier « Mégabus » de la journée démarre à 16h00. Tant pis, je prendrai donc le train.  Il y en a un à 20h00. Je réserve une place. Et là je ne sais pas par quelle distraction... je ne termine pas la transaction. Quand je la reprends une demi-heure plus tard, on me dit que ma session est expirée et qu’il faut recommencer à zéro. Mais à mon grand dam, il n’y a plus de place ! « Seats sold out ». L’incrédulité fait vite place à la stupeur. Je commence à paniquer car je sais que, si je remets mon départ au lendemain matin, non seulement je gaspille de précieuses heures pour ma collecte de données mais qui plus est je perds une nuit d’hôtel onéreuse. Il ne reste qu’une solution, qui me répugne un peu mais je n’ai pas le choix : louer une voiture. Petite recherche sur Internet : il y a une agence Budget à quelques stations de métro de l’université, qui ferme à 20h30 en semaine, ce qui me laisse le temps de revenir d’Urbana après la fermeture des archives à 17h. Et le plus extraordinaire, c’est que pour 2 jours, taxes incluses, la facture n’est que de 66$, kilométrage illimité ! Avec l’essence (nettement moins chère qu’au Canada), ça revient à peine plus cher que le train (76$). On comprend mieux pourquoi ce dernier à tant de mal à concurrencer la voiture dans ce pays, sachant qu’on met à peu près autant de temps par le rail ou par la route. Après coup, je me demande comment j'aurais fait sans voiture là-bas, tellement le transport en commun m'y avait semblé compliqué la première fois. Quant aux taxis, où sont-ils?

C’est comme ça que j’ai pris la route, de nuit, sur l’Interstate 57 Sud, en direction de Memphis. L’agence n’avait pas de voiture « compacte » bien que ce soit la catégorie que j’avais réservée. J’ai donc hérité de la plus petite voiture disponible : une Dodge Avenger blanche. Le trajet m’a paru assez long. J’avais amené mon iPod, bien sûr, mais pas le câble au format « mini jack » pour le brancher sur la prise auxiliaire. Du coup j’ai passé le temps à balayer la fréquence FM, puis la fréquence AM. Mais un jeudi soir, il semble que les radios « parlées » ont toutes le même sujet de discussion : la religion, et bien souvent le micro est confié à un de ces évangélistes dont on sait les télés américaines friandes. Par exemple, dans ce qui m’est apparu comme un « publi-reportage » pour les témoins de Jéovah, une station narrait l’histoire édifiante d’un type qui, juste avant d’entrer au « college », avait fumé quelques joints pour faire comme les copains et s’était retrouvé en taule, et qui avait alors découvert la Bible et avait décidé de bâtir sa vie en fonction d’elle. Ailleurs un prédicateur expliquait les vertus du repentir. Sur une autre fréquence, une ligne ouverte où il était question des mormons qui contrôlent sévèrement le taux d’alcool des bières vendues en Utah. Cette emprise de la religion sur la sphère publique me fait un peu froid dans le dos. Sommes-nous vraiment dans une république?

Durant le trajet mes deux préoccupations majeures étaient de ne pas m’endormir et de ne pas me faire arrêter pour excès de vitesse. Or c’est le lendemain soir, en plein centre-ville d’Urbana, que j’ai perdu mon « pucelage » d’arrestation par la police. Je cherchais un endroit sympa où dîner. Mais comme c’était la semaine de relâche (spring break), la ville-campus était littéralement vidée de sa population. Si bien qu’à 21h00 tout était fermé, les rues désertes. En plus le centre était en travaux. Un détour. Plein de sens uniques. Finalement, je croise une voiture de police à un stop. Je lui cède la priorité, puis je tourne à gauche à sa suite. Il s’arrête. Gyrophares éteints. J’hésite un instant. Je m’arrête aussi. Je fais bien. Le flic descend et vient me voir. Je baisse ma vitre.
– Vous n’avez pas vu le panneau d’interdiction de tourner à gauche sauf les autobus ?
– Non, monsieur... Je ne suis pas d’ici.
– OK. Alors...
Et là bien sûr je m’attends à ce qu’il enchaîne en me demandant mes papiers et tout le kit. Mais non !
 ...faites attention la prochaine fois.

Et that’s it ! C’était mon jour de chance. Un policier américain poli et indulgent... qui ne vérifie même pas mon identité ! (j’avais apporté mon passeport au cas où). Il faut dire que les villes jumelles d’Urbana et de Champaign ont un petit quelque chose d’à la fois majestueux et décontracté qui détone avec le reste de cet État champ de maïs, de ce Mid-West rural qui l’encercle. Inauguré tout juste au sortir de la Guerre de Sécession (1868), le campus doit son existence à la loi Morrill, appuyée et promulguée par Abraham Lincoln, visant à créer des universités publiques dans tous les États américains pour rendre l’enseignement supérieur accessible à tous. Au centre-ville, 80% des édifices et même des stationnements appartiennent à l’université, qui dispose même de son propre aéroport! Ces bâtiments à colonnades et devantures défraîchies confèrent à la ville son charme suranné. Petite anecdote : il a fallu que j’aille à Urbana pour trouver enfin du pain digne de ce nom (sans sucre!), dans une boulangerie en sandwicherie simplement nommée « The Bread Company ». Profitant de la voiture, j’en ai ramené toute une provision à Chicago.

Et parlant du retour à Chicago, pas grand-chose à signaler si ce n’est que, comme j’aurais dû m’y attendre, c’est toujours bien plus impressionnant d’arriver dans une grande ville en voiture que d’en sortir. Avec la perspective, en arrivant du Sud à la tombée du jour, on voit soudain se dresser le centre-ville comme une montagne de béton, d’acier et de verre illuminé. Une image que je ne suis pas près d’oublier et qui, à elle seule, valait le voyage.

lundi 4 avril 2011

Revenir

Il y eut un aller et il y eut un retour. Assis face à l’immense baie vitrée, je cligne des yeux en contemplant le tarmac de l’aéroport de Toronto, réfléchissant un généreux soleil d’avril. Au loin, l’aiguille de la tour du CN se dresse dans le smog. Entre ici et là-bas, on dirait qu’il n’y a rien. Pour la première fois depuis des lustres j’ai ressenti cette vague angoisse en quittant le sol montréalais sans savoir quand je pourrais y revenir pour de bon, ce qui est passé à un cheveux d’être imminent. Il y a un nom pour ce pincement au ventre : la mélancolie de l’exil.

À part cela, rien à signaler ; les avions Bombardier CRA/CRJ de 50 places d’Air Canada n’ont plus de secret pour moi. Je demande toujours un siège dans la rangée D, à droite du couloir, et si je ne l’obtiens pas, j’embarque dans les derniers pour choisir une place libre où j’aurai deux sièges pour moi tout seul. Sitôt installé je démarre le système vidéo pour que la page de publicité imposée soit déjà passée quand, une fois les consignes de sécurité diffusées, le système se réinitialisera. Absorbé dans Le Discours du roi en v.o., je néglige de regarder le skyline de Chicago passer sur ma gauche, en arrivant du lac, comme ces avions que je regarde passer au Nord et qui semblent si proches, assis sur les gradins de ciment, face au lac infini.

Quand on débarque au terminal 2 de l'aéroport O'Hare, on a presque l’impression d’être au « terminus Voyageur », la gare routière de Montréal. Les gens attendent le prochain avion. Pas de douane (on l’a déjà franchie au Canada, petite incongruité qui en dit long sur l’inféodation de ce pays à son puissant voisin). On descend un escalator, la valise nous attend déjà. Un autre escalator et on se retrouve dans un long corridor qui aboutit à la station de métro. De chaque côté, deux tapis roulants à l’arrêt, dont l’accès est condamné et sur lesquels, le matin, on trouve des sans-abri encore endormis. À quelques pas de là, l’entrée du Hilton.

Dans le métro en face de moi un mec au look gangsta, avec des lunettes de soleil Ray-Ban, fredonne dans son cellulaire. Il fait encore clair quand je descends à la station Addison-Blue. L'air est doux. Ça sent le printemps. Un panneau indique que le stade des Cubs, Wrigley Field, se trouve à 3 miles vers l’Est. En marchant, je mettrais une bonne heure pour me rendre chez moi.

mardi 15 mars 2011

Chi-rish

À Lincoln Park, quelque chose a changé. Le lac est plus bavard, comme excité. Les berges sont baveuses d’algues vertes. Le brouhaha des vagues ponctué de quelques cris de goélands revenus du Sud. Comme cette oie bernache aperçue, de la fenêtre du bus, juchée sur un tas de neige noircie au milieu d’un terrain vague avec l’air de se demander ce qu’elle foutait là. Pas l’ombre d’un brun d’herbe encore.

Mais Chicago se met au vert pour souligner la Saint-Patrick. Tradition vigoureuse ici, comme la communauté irlandaise surnommée « chi-rish ». Samedi, tous les Chicagolais étaient irlandais. On porte du vert, on se teint les cheveux en vert, on boit de la bière verte, comme l’eau de la rivière Chicago elle aussi teinte en vert fluo – pas très écolo et d’ailleurs les « bacs verts » brillent par leur absence...

Tiens, justement, j’ai envie de partager avec vous quelques nouvelles de la Cité des vents. D’abord, petit retour sur les élections à la mairie de Chicago, que j’avais complètement zappées puisque elles avaient lieu le jour de mon départ pour Montréal, le 22 février dernier. Sans surprise, c’est Rahm Emanuel, l’ex-bras droit de Barack Obama à la Maison Blanche, qui a remporté la course, bénéficiant d’une large victoire (55%) malgré un nombre record de candidats et une campagne semée d’embûches. Dans deux mois exactement, c’est une page de l’histoire politique de Chicago qui se tournera, alors que la dynastie Daley (père et fils) rendra les clés de la ville après un demi-siècle de règne presque sans partage.

Autre nouvelle notable annoncée la semaine dernière : l’abolition de la peine de mort dans l’Illinois par le gouverneur démocrate Pat Quinn, et ce, malgré son préjugé (avoué) plutôt défavorable à cet abolition : il a toutefois estimé que « l'exécution d'innocents [...] hypothèque la légitimité même du gouvernement » et que par conséquent, elle ne pouvait être tolérée. L’Illinois devient ainsi le 16e État américain à abolir la peine de mort et je dois dire que j’en suis assez fier. J’ai une pensée pour ces hommes et ces femmes qui à partir d’aujourd’hui ne se demanderont plus tous les jours s’ils mourront demain. Il faut savoir que lorsque plus de 50% des États (c’est-à-dire 26) auront pris la même disposition, la peine de mort pourra être considérée inconstitutionnelle aux États-Unis en vertu du 8e amendement.

Chicago s’est aussi retrouvée dans l’actualité récemment parce que c’est ici que plusieurs parmi les 14 sénateurs démocrates du Wisconsin ont trouvé refuge durant près de 3 semaines, pour tenter d’empêcher (par défaut de quorum) le vote d’une loi extrêmement controversée. Celle-ci a d’ailleurs déclenché un mouvement de mobilisation monstre jamais vu aux États-Unis depuis les manifestations contre la Guerre du Vietnam (100 000 personnes dans les rues de Madison, samedi). Finalement les Républicains ont trouvé une façon de contourner l’obstacle et réussi à faire passer la loi, qui prive notamment les fonctionnaires du droit de négocier une convention collective. Déjà, cette offensive contre les syndicats de la fonction publique fait tache d’huile dans les nombreux autres États dont se sont emparés les Républicains en novembre dernier, et, ce qui se profile derrière, c’est une stratégie pour priver le Parti démocrate d’un allié majeur qui contribue massivement à ses caisses électorales.

Sur une note plus légère, l’une des universités les plus prestigieuses de Chicago, Northwestern (voir Recyclage), a fait parler d’elle récemment, et c’est en écoutant Le Forum du Mouv (émission de radio française) via Internet que j’ai appris l’anecdote qui fait scandale : un prof de sexologie a invité un couple à faire une démonstration « live » d'un gadget sexuel hardcore, avec orgasme sur la scène de l’amphi ! Le prof invoque sa liberté académique. Bref, on ne s’ennuie pas à Chicago.

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dimanche 6 mars 2011

Revenant

Il s'est passé un truc « énorme » jeudi. La secrétaire de mon département a reçu un appel de la Chicago Transit Authority (CTA): c’était le service des objets trouvés du garage de la rue Kedzie qui appelait pour dire qu’ils avaient mon laptop ! Quatre semaines jour pour jour après l'avoir perdu dans les circonstances rocambolesques que j’ai décrites, mais aussi après l’avoir déclaré perdu à ce même service. Je dois dire que je n'y croyais absolument pas, et j’ai fait le déplacement jusqu’au garage, dans le West Side, surtout par acquit de conscience. D’ailleurs, l’accueil sur place concordait tout à fait avec l’accueil téléphonique dont j’avais l’expérience. En arrivant à l’adresse indiquée au téléphone, je suis tombé sur une porte close. Me tournant vers une employée qui venait d’en sortir pour fumer une cigarette, je lui ai demandé comment je pouvais accéder au bâtiment. S’ensuit un dialogue surréaliste :
− The door is not closed.
− But I can’t open it !
− You need a key. You have it if you work here. 
− But... I don’t work here, I’m a customer.
− Yeah, I know... 

Sur ce, la jeune femme (noire comme la plupart des autres employés que j’aperçois) me montre les portes de garage immenses et grand ouvertes par lesquelles entrent les bus, mais, précise-t-elle, cet accès est strictement réservé au personnel. Une chance que j’avais gardé le numéro de téléphone sur moi ; je rappelle donc et on me dit d’entrer... par le garage justement. À l’intérieur, je tombe aussitôt sur une autre porte vitrée, elle aussi verrouillée. J’échange des signes avec un employé, qui fait signe à un chauffeur de bus de m’ouvrir. Je me retrouve devant ce qui ressemble à un parloir. Derrière la vitre, un homme d’âge mûr, l’air peu aimable et vaguement soupçonneux, s’étonne quand je lui dis que l’objet a été perdu quatre semaines auparavant. Il répète en appuyant sur les mots : « Four weeks ?! ». Quand il apprend qu’en plus il s’agit d’un ordinateur, il n’en revient pas, lève les yeux au ciel, me dit qu’il va vérifier puis disparaît.

Quelques minutes interminables s’écoulent, jusqu'à ce que l'employé me tende un étui poussiéreux. J’ai un doute, vite dissipé. Dans l’étui se trouvait mon netbook, tout à fait intact, avec la carte-mémoire et d’autres accessoires. J’étais éberlué. J’avais envie de poser des questions, de demander le pourquoi du comment, depuis combien de temps ils avaient mon ordinateur, qui l’avait rapporté, etc. Mais l’employé, expéditif et toujours aussi peu avenant, m’a tendu un registre à signer. Ce qui m’a frappé c’est que j’étais un des seuls signataires sur la page : à la place de la signature, les autres objets inscrits étaient suivis de la mention « DESTROYED »...

Pour tout indice sur ce qui est arrivé à ma machine, j’ai trouvé dans son étui une feuille où était imprimée ma page Web sur le site du département, avec des commentaires griffonnés dessus par l'employée de la CTA à qui j'avais parlé au téléphone, laissant deviner qu'elle avait tout simplement ouvert l'ordinateur (ses batteries encore chargées à 50% après 1 mois de veille !), vu s'afficher mon nom sur l’écran d’accueil (précaution que j’avais prise au cas où je l’aurais égaré dans une salle de conférence), tapé le nom dans Google, et qu'elle est tombée sur cette page. En fait ce que j'espérais dans les heures qui ont suivi la perte de l'appareil, mais plus du tout après quelques jours, encore moins plusieurs semaines ! Et le pire, c’est qu’ils avaient mes coordonnées et la description de l’objet quelque part dans leurs dossiers... C’est dire comme le service est bien organisé. Mais le plus miraculeux, c’est qu’il y a donc eu, dans cette histoire, toute une chaîne de gens honnêtes, un passager qui a confié l’ordinateur au chauffeur, lequel l’a rapporté au garage, etc. Le reste n’est que bureaucratie. Jusqu’à cette initiative d’une employée à qui je dois une fière chandelle... de même qu’à Google !

Quoiqu’il en soit, je retrouve ainsi, entre autres, toutes ces photos de Chicago que je croyais perdues. Attendez-vous à en voir plusieurs apparaître dans les prochains jours, histoire de fêter ça !