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mercredi 2 mars 2011

French in Chicago (2)

On m’a souvent répété qu’ici l’accent français était un atout, qu’il me donnait du charme. J’ai pu m’en rendre compte, bien que l’effet ne soit pas spectaculaire. En tout cas, il trahit ma francophonie. Ces derniers temps, je n’arrête pas de rencontrer des gens, natifs américains ou pas, qui veulent parler français avec moi dès qu’ils décèlent mon accent (c’est-à-dire presque instantanément tant il est « à couper au couteau »). Au centre sportif de l’université tout particulièrement, où ce sont d’abord mes palmes qui attirent l’attention et provoquent la conversation. Comme dans le cas de Doug, beau brun que je croisais souvent au gym et qui attirait chaque fois mon regard. Je croyais qu’il l’évitait, méprisant cette marque d’intérêt. Alors qu’en fait ce n’était que de la timidité. Un soir, à la piscine, il est venu directement m’aborder pour me demander ce que je pouvais bien faire d’une ceinture de plomb. Je lui ai expliqué que je pratiquais l’apnée, et puis il m’a demandé si j’étais français, ajoutant aussitôt qu’il le parlait car il avait fait ses études secondaires au Lycée Français de Chicago. D’ailleurs, l’établissement, privé, est situé non loin de chez moi, à quelques « blocks » au Nord, et j’ai découvert qu’il n’existait que depuis une quinzaine d’années. On a parlé français pendant un moment et puis j’ai fait mine de vouloir commencer mon entraînement. Il insiste : « J’ai une autre question... » Il voulait savoir s’il avait un accent en français. Je lui ai répondu que oui, qu’il avait un accent américain (à croquer mais ça bien sûr je l’ai gardé pour moi) mais que je le comprenais parfaitement. Moue de déception. Autrefois, me dit-il (c’est drôle dans la bouche de quelqu’un qui n’a pas vingt ans), il parlait sans accent. Depuis, on échange quelques mots de français quand on se croise à la piscine.

Mardi prochain, c’est Mardi Gras à la soirée « French in Chicago », ralliement mensuel que j’avais découvert grâce à Axel, doctorant en sciences po dans la même université que moi. Je ne sais pas encore si je vais y aller. Après deux expériences plutôt sympathiques au café Paris in Chicago sur Halsted, la troisième et dernière en date m’a un peu refroidi. Elle se passait, cette fois, à La Boulangerie, qui comme son nom l’indique, vend du pain français (soi-disant le meilleur de Chicago), juste en face de Logan Square. Elle fait aussi café et on peut y casser la croûte en dégustant des sandwichs à la composition alléchante. Et à ceux qui se demanderaient si la fièvre des macarons a gagné Chicago, au moins je peux dire qu’on en trouve à La Boulangerie, y compris au caramel à la fleur de sel ;-) Le gérant, A., est un jeune Français rentré récemment à Chicago pour y épouser la femme qu’il avait rencontrée lors d’un précédent séjour. Il nous accueille, ce soir là, sans pain mais avec une portion de raclette.

Je suis arrivé sur le tard, quand la soirée battait son plein. J’aperçois Axel qui discute au milieu d’un groupe de Français de son âge, c’est-à-dire dans la vingtaine. Je ne sens pas d’ouverture pour me joindre à eux. Finalement je saisis l’occasion de le saluer, et pour dire quelque chose je lui demande s’il est toujours content de son séjour dans cette université. Il me répond en ricanant qu’il n’a jamais été content d’y être, que c’est une université de merde, et que dans son département il est entouré de cons. Je lui demande pourquoi, selon lui, il s’agit « d’une université de merde » :
− Parce qu’elle a une réputation de merde.
− Et tu le savais avant de venir ?
− Oui.
− Dans ce cas, pourquoi l’as-tu choisie ?
− Parce que j’ai pas été pris à l’Université de Chicago !

Et il est retourné papillonner parmi ses potes français. À côté, d’autres Français parlaient business. Je me suis retrouvé seul dans mon coin. Je me prenais à regretter l’ambiance conviviale de Paris in Chicago. La camaraderie chaleureuse de Jay, le traducteur-interprète. La jovialité un peu bourrue et pince-sans-rire de D., le Québécois de Chicoutimi. C’est Helena, tout sourire, qui vient me tirer de ma torpeur, m’appelant par mon prénom. Je l’avais aperçue mais la pensais sur son départ. On avait discuté à l’apéro de décembre. Américaine d’origine grecque, elle fait une recherche sur les « bi-culturels » et s’intéresse à mon cas ; on s’était promis de se contacter au retour des Fêtes pour prendre un café. Elle aussi trouve que l’ambiance est différente selon les lieux où se tiennent les apéros ; on n’y croise pas les mêmes gens. Elle me parle d’un autre groupe, plus orienté « réseautage » : le GPF (Groupe professionnel français), qui se réunit le dernier jeudi du mois. Je lui dis que ça ne m’intéresse pas.

Helena s’en va. Et je réalise que dans ces soirées, je ne m’entends vraiment qu’avec des non-Français. Les Français, quand ils ne vous connaissent pas ils vous jaugent, vous regardent en coin, sarcastiques, grinçants. Hâbleurs. Avec toujours ce demi-sourire condescendant si vous n’aimez pas les mêmes choses qu’eux, si vous n’avez pas fait les mêmes écoles, ou si vous ne travaillez pas comme expat’ pour une compagnie du CAC40. Ou que vous ne pensez pas, comme eux, que tout le reste, « c’est de la merde ». Je sais pourquoi j’ai quitté la France. Pourquoi je me suis trouvé si bien au Québec. La France, c’est la société du mépris. Où les rapports humains sont d’abord structurés par le besoin de se mesurer aux autres. Quand ils sont loin de leur hexagone, ils se rassemblent pour pouvoir perpétuer ce petit manège qui donne un sens à leur existence. Pas tous, bien sûr. Certains au contraire fuient cette grégarité, ces réseaux d’expats, cette culture du mépris. Je les ai trouvés à Montréal où ils sont légion, mais pas encore à Chicago.

jeudi 27 janvier 2011

Américain

Je suis dans le bus, les notes du premier mouvement d'un célèbre concerto pour piano de Tchaïkovski déferlent dans mes oreilles et je vois monter ce mec et je reconnais sur son bonnet le « C » des Bears, l'équipe de football (américain) de Chicago qui vient de rater de peu sa place au Superball et soudain je me dis que j'aime cette ville, ses gens, que je m'arrange peut-être pour y rester un peu plus longtemps que je le pensais. Presque malgré moi. Comme, par exemple, lorsque je fais l'impasse sur un poste au Canada que j'aurais peut-être pu décrocher, une erreur de jugement que je ne m'explique pas ayant postulé (d'ailleurs sans trop y croire) dans trois universités américaines...

Scène banale : je prends l'escalator pour me rendre au service de reprographie de l'université situé dans le « Student Center » et je suis témoin d'un échange entre deux étudiants américains, de deux « ethnicités » différentes. L'un raille gentiment l'autre parce qu'il se rend au gym en tenue très légère alors qu'il fait -6 dehors et celui-ci lui rétorque qu'il s'y rendrait nu s'il le pouvait (comme les athlètes Grecs allant au gymnase ?). J'entends et je comprends leur accent typiquement américain et c'est comme de la musique à mes oreilles. Il y a des moments où il faut presque que je me pince pour réaliser tout ce que cette banalité a d'extraordinaire. Sans doute pas pour ces milliers de jeunes Français qui déferlent chaque année sur les campus américains. Mais pour moi ce l'est. C'est la concrétisation d'un rêve pas tout à fait articulé, en 2000, alors que je mettais pour la première fois les pieds dans une université américaine, au Kansas. Un an plus tard, presque jour pour jour, j'assistais en direct à la chute des tours du World Trade Center et dans les années qui suivirent ma fascination pour ce pays s'est muée en dégoût. Je crois que la campagne puis l'élection d'Obama ont provoqué en moi le déclic qui a réactivé mes vieilles attirances refoulées.

Américain, je le suis devenu un peu plus hier, en allant faire ma demande de numéro de sécurité sociale (Social Security Number ou SSN), un véritable sésame dans ce pays où tout est très compliqué si vous n'avez pas ce fameux numéro. En principe, mon statut actuel ne m'autorise pas à avoir un. Mais j'ai appris de mes amis latinos qu'ils étaient peu regardants; comme quoi... De bon matin, j'ai donc accompagné Andrea, la femme de Jorge (mes voisins colombiens), au centre administratif le plus proche (situé quand même à une grosse demi-heure de chez moi en métro et bus). C'était une chose qu'elle reportait depuis un moment, car il faudrait qu'elle travaille, mais elle s'en passerait bien, préférant se consacrer à ses études doctorales en philo. Or, impossible de recevoir une paie sans ce fameux numéro. Tout s'est passé comme une lettre à la poste. Nous avons attendu (pas très longtemps) dans une classique salle d'attente d'un centre de services gouvernementaux, dont la paix ne fut que momentanément troublée par la question d'un agent de sécurité qui s'enquérait du propriétaire d'un sac non identifié... Je m'attendais à ce qu'on évacue sur-le-champ, mais non, rien de tel. Ambiance placide, décontractée, comme si aucune menace, au cœur d'un quartier périphérique de cette ville de l'Amérique profonde, ne pouvait nous atteindre. Je m'attendais à toutes sortes de question de l'employée qui s'est occupée de mon cas. Mais pas du tout, elle a été absolument charmante avec moi dès qu'elle a reconnu l'en-tête de l'université où elle a fait ses études, me souhaitant la bienvenue et me confiant son étonnement d'avoir servi trois Français depuis le début de la matinée, un record. « C'est peut-être le début d'une tendance », que je lui fais, avec le genre de sourire que vous faites aux douaniers en n'attendant qu'une chose : qu'ils en finissent au plus vite avec vous. « You are all set », finit-elle par me dire. Je recevrai ma carte d'ici une à deux semaines. C'était aussi simple que ça.

mercredi 17 novembre 2010

Rencontres

Il y a de ces journées où l’énergie manque et où il faut beaucoup se pousser pour aller à son cours d’abdos, tout seul en plus parce que S. (mon gym partner italien) soutenait sa thèse le matin même. Bien m’en a pris car après, je suis allé à la piscine avec l’intention de faire quelques longueurs sous l’eau, relax. Et ce que j’imaginais vaguement sans trop y croire s'est produit. J’ai attiré l’attention d’un autre passionné d’apnée, M., sicilien d’origine, ravi de trouver un autre apnéiste à Chicago. Sans mauvais jeu de mots, le courant est tout de suite bien passé de sorte que nous allons nous entraîner ensemble, moi avec mes palmes, lui sans, puisqu’il a laissé son matériel en Italie. Décidément, moi qui ai vécu 10 ans dans la Petite Italie à Montréal sans jamais me faire de pote italien, voilà que j’en rencontre deux par hasard en quelques semaines. Mais bon, vous allez me dire, quoi d’étonnant dans la ville d’Al Capone?

Quoi qu'il en soit, une première retombée positive à cette aventure à Chiacago, ce sont les rencontres qu’elle m’amène. Je dis bien « rencontres », et pas forcément « nouveaux amis » ou connaissances, car plusieurs de ces personnes venues d’ailleurs et nouvellement entrées dans ma vie vont quitter définitivement Chicago le mois prochain. Leur séjour ici s’achève tandis que le mien commence. Ce n’est pas le cas de tous, heureusement. Et notamment de ce cercle latino-américain que je commence aussi à fréquenter, composé entre autres de Colombiens (J., sa femme et des amis à eux) et d’un Uruguayen, A., également ami de J. (ils se sont connus au stage d'immersion des boursiers Fullbright à Philadelphie). Tous sont arrivés ici pratiquement en même temps que moi, qui pour faire sa maîtrise, qui son doctorat. C’est drôle, je m’étais justement dit que ce serait bien que je profite de mon séjour à Chicago pour raffraîchir mon espagnol, appris à l’école il y a bien longtemps et très vite oublié. Pourquoi Chicago? Parce que beaucoup de Mexicains y vivent et qu’on y parle espagnol partout.

Pour en revenir à ces rencontres qui me font justement penser au film L’Auberge espagnole, ce qui me frappe, c’est la proportion de ces étudiants-voyageurs qui n’ont aucune intention de retourner vivre dans leur pays d’origine, sans vouloir nécessairement rester aux États-Unis. Ainsi, M., en échange ici pour quelques mois (il termine une école d’ingénieur), n’a que du mépris pour les résidents de sa Sicile natale, qu’il a déjà quittée il y a deux ans pour Turin. Il est hors de question pour lui de retourner vivre en Italie. Mais il n’envisage pas non plus de faire sa vie aux États-Unis, pays dont il ne supporte pas le nombrilisme, le mode de vie consumériste, et l’absence de conscience écologique (comme moi, il est scandalisé par l'absence de recyclage à Chicago... j'y reviendrai). Et puis, habitué depuis son plus jeune âge à passer sa vie dans l’eau, la mer lui manque. Il envisage donc l’Australie, mais donne une chance à San Francisco, où il s'apprête à passer un mois, pour voir. C'est la seule ville américaine, dit-il, où il pourrait peut-être se retrouver. Chicago l’a déçu. Comme W., un autre « J1 » rencontré à la « réunion d’orientation » obligatoire des stagiaires étrangers, il espérait une vie sociale plus trépidante du fait qu’il avait choisi d’habiter les résidences étudiantes. Paradoxe : alors qu’il s’attendait à une vie de bringue, ses « room mates » sont si studieux qu’il n’a presque pas de contacts avec eux. Je m’étonne de ce contraste avec ma propre expérience. Je me demande si ma vie québécoise n’est pas pour beaucoup dans cette intégration jusqu’ici plus facile.

Mi-novembre déjà. Lentement mais sûrement, le temps gris et pluvieux s’installe. Les magasins mettent leurs vitrines et leur musique d’ambiance à l’heure de Noël. C’est aussi le temps des publicités pour le flu shot. Imaginez : vous faites vos courses dans votre supermarché favori. Entre le rayon des légumes et celui des alcools, vous passez par la pharmacie intégrée au magasin. Vous remplissez un questionnaire médical, vous passez à la caisse et payez 26,99 $, et hop! La pharmacienne vous injecte sur place votre vaccin contre la grippe. Ça n’a pas pris plus de dix minutes. Et en prime on vous remet des échantillons gratuits. Vous pouvez maintenant vous rendre à la caisse self-service pour régler vos autres achats. L'Amérique, c'est aussi cela: payez et obtenez ce que vous voulez, tout de suite. À condition bien sûr que ça s’achète, pour paraphraser le slogan d'une carte de crédit bien connue.

jeudi 11 novembre 2010

French in Chicago

La journée avait plutôt mal commencé. Le service informatique de l’université a suspendu mon accès Internet sur le campus parce qu’un de mes ordinateurs a chopé un ver en se baladant tout nu sur le réseau. C’est le genre de service totalitaire qui ne communique avec les usagers que par « ticket » . J’ai donc été puni et condamné au purgatoire jusqu’à nouvel ordre à moins de faire une longue liste de « devoirs ». Dont je me suis dispensé par la rhétorique, heureusement, en leur disant ce qu’ils voulaient entendre.

Entre temps, j’ai accepté l’invitation de S. à l’accompagner dans une activité sportive dirigée. S. est un doctorant italien en physique ou chimie, je ne sais plus, chez qui j’avais passé une soirée très conviviale en septembre à brasser de la bière en compagnie de collègues du département et d’une petite bande cosmopolite de joyeux drilles. S. fait du karaté et c'est l’archétype du playboy italien. Corps d’Appollon, regard ténébreux et sourire irrésistible, c’est aussi un animal social : il lui faut engeôler et relier les gens entre eux. Le mardi, habituellement, je vais à la piscine, mais ils ont coupé l’eau chaude après avoir découvert une fuite (ça me rappelle un certain centre sportif de l’Université de Montréal...). Alors je me suis joint à S. et à deux douzaines d’autres masochistes pour un « ab-lab » (littéralement : clinique d’abdos) d’une demi-heure, suivi d’une heure de muscu à deux. Petite parenthèse : la muscu (ou le « gym ») est une sorte de culture sans frontières (c’est vrai du moins pour l’Amérique du Nord), un code qui permet aux gars de « socialiser » entre eux en s’échangeant des politesses (« Can we switch ? », « Can you spot me ? »...), ou en se donnant trucs et conseils.

Après avoir bien sué sans pouvoir prendre de douche, j’ai pris l’autobus avec l’intention de me rendre directement chez moi. J’ai bien feuilleté un peu le programme du festival du film gay de Chicago qui bat son plein, mais je ne sais pas, j’y étais déjà allé la veille et les films projetés ce soir-là ne m’emballaient pas trop. Je n’ai pas vu que mon voisin  colombien, J., se trouvait presque en face de moi (j’étais assis sur ces sièges amovibles, à l’avant, qui font face aux fenêtres et qu’on peut donc rabattre pour libérer l’espace pour une chaise roulante). J’étais un peu gêné à l’idée que le jeune homme à côté de moi, le visage à moitié dissimulé par la capuche de son sweat-shirt gris mais que je sentais curieux, se rende compte que je m’intéressais au cinéma queer. Puis j’ai remarqué qu’il tenait dans ses mains un livre en français. Et pas n’importe lequel : L'Existentialisme et la sagesse des nations de Simone de Beauvoir. Une rapide analyse m’a mené à la conclusion qu’il ne pouvait s’agir que d’un Français venu faire ses études à Chicago. Est-ce le fait qu’il était seul et silencieux ou qu’il était mignon qui m’a poussé à engager la conversation ? Et à surmonter ainsi ma répulsion à parler aux Français que je croise ici ? Car je dois vous confesser quelque chose. J’entends régulièrement parler français dans les magasins de Lakeview et des environs : chez Walgreens’, à Treasure Island Foods, chez Target, et même chez Brown Elephant. Et je sais à leur accent qu’il s’agit de Français, et de Français installés ici, à voir ce qu’ils achètent. Comme ce couple qui avait déniché une jolie lampe chez Brown Elephant (voir : Installation). Et à chaque fois, un truc bizarre se produit : je bloque. Je me réfugie dans le mutisme. Comme si j’avais un peu honte d’eux. Comme si je n’avais surtout pas envie de fraterniser avec des gens parce qu’ils sont français. Je jouis aussi du plaisir de les écouter parler sans se douter qu’ils sont compris. Tout cela est d’autant plus étrange qu’à Montréal je parlais volontiers à mes compatriotes, surtout quand je comprenais qu’ils étaient fraîchement débarqués. Peut-être parce que j’avais beau jeu alors de leur montrer que moi, j’étais devenu local. Ou simplement par solidarité, pour le plaisir de renseigner. Mais à Chicago, on dirait que je les boudais. Alors que j’aurais volontiers parlé à des Québécois. Mais voilà, à part A., que je connais par l’université, point de Québécois. Ou du moins il ne courent pas les rues – contrairement aux Français, apparemment.

Je reviens à mon voisin de bus, à qui j’ai très gauchement articulé : « Are you French ? ». Et il alors il arrive une chose très étrange. Il me répond d’abord en anglais (avec un impeccable accent américain) que oui, il est français, alors je lui dis « Tu es français ? » et il répond « Oui, je suis français » mais avec encore un accent à couper au couteau. Et puis comme par magie l’accent s’évanouit dès la phrase suivante. On échange quelques mots et j’apprends qu’il est breton, étudiant en master de philo politique dans la même université que moi et qu’on a nos bureaux dans le même pavillon. Cela fait deux ans qu’il vit à Chicago, et auparavant, il a fait son premier cycle à Montréal... Petit monde.  Et puis il enchaîne en me demandant si je vais « à la soirée des Français ». Voyant mon air ahuri il m’explique, tout en se roulant une clope, que c’est là qu’il va, à une soirée organisée par l’association « Paris in Chicago », qui a lieu tous les 2e mardis du mois dans un endroit différent. Il pensait que c’était la raison de ma présence dans ce bus. Ce soir-là, ça se passe au café « Paris in Chicago », sur Halsted, dans Boystown, tout près de chez moi! Je lui demande si c’est un peu comme l’Alliance Française à Montréal (entendant par là vieille France guindée nostalgique du temps des colonies) mais il m’assure que non. Et qu’il ne manque pas une soirée. Sans plus hésiter je lui dis que oui, tout compte fait j’y vais, puisque c’est sur mon chemin. Et pendant le reste du trajet on a discuté des Français de Chicago (selon lui il y aurait « trois principaux groupes de Français » avec des ponts entre eux), mais aussi des Québécois et il n’est pas tendre. À ses yeux, les Québécois sont les meilleures personnes qu’on puisse rencontrer à l’étranger, mais chez eux, il sont haïssables. (Les Français, eux, sont haïssables partout ;-))

On arrive donc à « Paris in Chicago », qui fait plutôt penser à une cave de St-Germain-des-Prés. Une pièce carrée pas très grande où s’entasse une foule assez jeune et métissée. Il n’y a pas que des Français, mais aussi des francophones et francophiles de tout poil. L’ambiance est très bon enfant et conviviale. Pas de clans mais de petits cercles qui se forment et se défont au gré des conversations. Contre 12 $, on vous remet des coupons pour deux verres de vin et une entrée, une part de quiche ou un croque-monsieur au choix. Une américaine au teint mat dont c’est aussi la première fois m’accoste et me demande pourquoi les Français sont toujours en colère et si ça a un rapport avec le socialisme. Je m’esclaffe et lui réponds que c’est dans leur culture. Je dis que je suis aussi Canadien. Que je viens de Montréal. On en doute à mon accent. On me présente LE Québécois de la gang, D., un bleuet du Saguenay en poste ici depuis douze ans dans une grosse compagnie. Il se sent un peu seul comme Québécois. Alors même si je ne suis pas « pure laine », il m’adopte et me promet de me faire découvrir le meilleur comptoir de hots-dogs en ville. Le merlot descend bien. La quiche aussi, servie par le proprio du lieu, un Français, of course. On tire des prix de présence. Le tee-shirt d’un tournoi de foot organisé pendant la dernière Coupe du Monde. Un drapeau français grand format. Deux mecs entonnent la Marseillaise, mais sans trouver d’écho. J’explique à J., un traducteur-interprète qui a vécu à Paris, la signification du mot « abreuver » ; comme dans : « Qu’un sang impur abreuve nos sillons ». Il s’étonne. Je lui explique le contexte. Et que les gens aujourd’hui ont du mal à s’identifier à ces paroles. Il me demande si je préfère chanter l’hymne canadien. Je ne sais que répondre mais peu importe, il enchaîne en me disant que j’ai bien fait de venir seul à Chicago, que c’est la meilleure façon de s’intégrer parce qu’on est obligé de créer de nouveaux liens. Le temps file et déjà il faut se quitter, avec la promesse de se revoir.

vendredi 15 octobre 2010

Urbana

Dur, dur, de s’atteler à son blog. Surtout quand le temps semble s’accélérer à 36 heures de mon envol vers le pays d’Ikéa. Je sais que ce n’est pas très sympa pour ceux qui me lisent, mais pour moi, bloguer tient plutôt de la corvée et du gaspillage de temps. Mon penchant perfectionniste est mis à mal, car je ne peux pas trop me permettre de peaufiner chaque billet sinon je vais laisser tomber. (Je dois vous avouer que je ne peux m’empêcher de retoucher les messages après coup... ce qui est assez contraire à l’esprit de la chose... que voulez-vous.)

Sept semaines ont passé depuis mon arrivée dans la Cité des vents. Jusqu’à présent ça va plutôt bien. Les cycles se mettent en place. Trois lavages. Trois séances d’entraînement au gym. Deux séances de piscine. Un passage chez le coiffeur. (Pour les mauvais esprits je précise que cela fait deux semaines seulement que je suis inscrit au centre sportif de mon université ;-) Ça revenait moins cher si j’attendais le 1er octobre et avant c'était loin dans la liste des priorités.)

Bref, une routine s’installe et c’est ce dont j’ai besoin pour me concentrer sur des choses plus « sérieuses ». À propos, avant-hier j’ai fait ma première journée de terrain, au service des Archives de l’Université de l’Illinois. Le mot « terrain » convient assez bien dans ce cas parce que le campus d’Urbana-Champaign (mais il paraît qu’on dit maintenant Champaign-Urbana...) est vraiment situé au milieu des champs de maïs. Urbana et Champaign sont deux villes jumelles situées 220 km de Chicago, dixit Google qui sait tout. C’était d’ailleurs ma première sortie hors de Chicago, et la première fois que je prenais un train Amtrak. On a mis plus de 2h30 pour parcourir la distance sur l’Interstate 57 qui relie Chicago à Memphis. Les trains ici sont plutôt confortables, assez lents (parfois ils doivent se ranger sur une voie de service pour laisser passer les trains de marchandises, prioritaires!) et vraiment, mais vraiment pas chers : 14 $ plein tarif pour un aller simple! Au retour, j’ai pris un « mégabus » parce que l’horaire me convenait mieux, et c’était encore moins cher (11 $). « Megabus », c’est le nom de la compagnie, et il dit bien ce qu’il veut dire : ces cars à deux étages sont énormes. Du pont supérieur, on peut toiser les conducteurs de trucks, ce qui n’est pas peu dire surtout aux États-Unis.

L’UIUC, ou si vous préférez l’Université de l’Illinois – les étudiants portent fièrement des sweat-shirts sur lesquels figure seulement le nom de l’État – est une vénérable institution qui fêtera dans quelques années son 150e anniversaire, ce qui n’est pas banal pour une université publique (state university), c’est-à-dire qu’elle remonte pratiquement à la Guerre de Sécession.  Ça se sent à l’architecture, aux boiseries patinées que l’on retrouve dans le pavillon des archives, qui avait cette odeur et cette lumière des vieilles institutions qu’on associe plus volontiers à l’Europe. Le campus est si vaste, tentaculaire, ses édifices omniprésents, que c’est comme si l’université était devenue ville, avait enfanté la ville. Ça ne ressemble ni aux enclaves verdoyantes et bourgeoises comme le campus de McGill, ni au campus urbain à la manière de l’UQAM, université dans la ville. À Urbana, toutes les routes partent de et traversent l’université. D’ailleurs, le transport public, largement subventionné par l’université, est gratuit pour les étudiants et les employés. Pour les autres, un seul petit dollar suffit pour prendre le bus. À condition d’être patient car ils passent quand ça leur chante! (Et me revoilà encore à vous parler de bus... je sens que le tag associé dans le petit nuage de mots à côté va enfler démesurément si ça continue.)

En tout cas, S. était satisfait du bilan de mon excursion à la campagne. Je ne suis pas revenu bredouille. Un partenariat avec un prof là-bas serait même en train de se dessiner. Je suis content, car je suis passé par une phase de doute assez pénible dans ma relation avec mon superviseur. Car après m’avoir accordé tant d’attention et d’attentions durant les premiers temps de mon installation, il s’était fait plus distant voire indifférent au point que j’ai fini par penser que je l’avais déçu, qu’il s’attendait à ce que je sois plus brillant que ça. Je m’étais quand même raisonné en me disant que je m’étais emballé un peu vite, que les Nord-Américains sont comme ça : très chaleureux dans leur accueil, mais aussitôt qu’ils vous sentent sur les rails, ils vous laissent vous débrouiller, leur mission accomplie. Et vous qui vous imaginiez déjà proches amis! En fait il était probablement simplement et réellement débordé, comme l’est toujours un prof passionné par son travail. Une autre raison explique aussi cette anxiété que j’ai éprouvée vis-à-vis de lui : auparavant, mes directeurs de recherches m’apportaient leur connaissances théoriques, et moi je leur apportais ma connaissance pratique du terrain. L’échange était asymétrique, mais équilibré. Mais avec S., c’est différent. Son expertise du domaine des technologies émergentes est intimidante. Si bien que j’ai tendance à penser que je ne peux rien lui apprendre. Ça peut être démotivant, ou du moins insécurisant. Mais il paraît que le doute, c’est le ferment de l’apprentissage alors voilà, je suis dans le doute, j’apprends. Et au fond c’est pour ça que je suis ici.
(modifié le 16/10/2010)