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mardi 21 juin 2011

Chicago Blues

En marchant sous la pluie dans la moiteur orageuse du premier soir de l’été pour aller recharger ma Chicago Card avant de me retrouver à sec, je lève un instant les yeux vers la tour Willis, qui domine, majestueuse, le campus de l’université, perçant le ciel de ses lances de lumière blanche et je m’exclame : « Dire que je n’ai jamais mis les pieds dans cette tour! ».

Les événements se sont bousculés durant ces longues semaines de désertion de mon blogue. Combien ? Six semaines déjà ? Il y a des moments où la vie s’accélère et reprend ses droits sur l’écriture « libre », surtout s’il faut écrire par contrainte pendant ce temps. Je l’avais dit en ouvrant ce blogue : un temps pour vivre, un temps pour en témoigner écrivait Camus. Et il faut bien caser le travail dans tout ça.

J’ai donc fini par décrocher un poste que je n’attendais plus. C’était au retour d’un énième voyage au Nord de la frontière. Cette fois-ci, j’ai fait le trajet aller par la route, et même par les petites routes, avec mon ami P. Nous sommes passés par Détroit (une ville ravagée par la crise, avec des tours placardées en plein centre-ville), puis par les chutes du Niagara, sans autre intérêt que l’excès. Démesure des chiffres (150 millions de litres d’eau à la minute pour la chute principale...), et surenchère de mauvais goût architectural. À côté, la Côte d’Azur est une réussite en termes d’intégration du développement immobilier au paysage. Mais je m’égare. Si je m’attarde à évoquer ce voyage, c’est qu’il m’a permis de prendre toute la mesure de la distance entre Chicago et Montréal (1200 km à vol d’oiseau) comme ni l’autoroute, ni encore moins les autobus du ciel d’Air Canada ne permettent de le faire. Pendant trois jours pleins nous nous sommes relayés au volant, prenant, comme je le disais, le temps de s’arrêter, de voir, de goûter, d’apprécier les lentes transformations du paysage au fil de ce chemin qu’ont emprunté, dans l’autre sens, les premiers colons, depuis le pourtour marécageux du Lac Michigan jusqu’aux abords du Lac Érié en passant par l’interminable enfilade de champs cultivés et leurs dinausauresques arrosoirs géants, sur des routes de campagne où parfois débouchait la voiture à cheval d’un Amish, flambant neuve et pourtant anachronique.

Au retour (par avion cette fois), un message m’attendait sur ma boîte vocale chicagolaise. En gros, j’avais un peu moins de deux mois pour plier bagages, trouver un repreneur pour mon appartement à Chicago, trouver un nouveau logement au Québec, etc., tout en enchaînant trois congrès en trois semaines, deux à Boston et un autre à Urbana, que j’ai pu cette fois apprécier sous un autre jour.

Et plus les jours passent, plus le « blues » de quitter Chicago me gagne. Et cela n’a rien à voir avec le festival consacré à la musique du même nom (qui y aurait été inventée) qui avait lieu récemment. Ou cette soirée envoûtante au Green Mill, pub préféré d’Al Capone, à se laisser bercer par la voix veloutée de Patricia Barber. C’était pour moi l’occasion de présenter l’un à l’autre Len et Andrea, deux personnes avec lesquelles « il s’est passé quelque chose », amicalement, pendant cette année scolaire à Chicago. Comme avec Ron d’ailleurs avec qui j’ai partagé de bons moments à Urbana. Des amitiés naissantes que je ne veux pas perdre.

Déjà, je n’imagine pas ne pas revenir (d’autant que le projet de recherche se poursuit avec S.). Et je sais ce que cela implique. On se lie avec une ville, avec ses gens, et il faut y revenir sans cesse. Quand ces villes sont situées à des milliers de kilomètres l’une de l’autre, ça rend la vie un peu plus compliquée qu’elle ne l’est déjà.

samedi 5 février 2011

Tempête

Ces photos devaient être le clou de ce blog. Imaginez un peu : des voitures ensevelies sous un mètre de neige. Lake Shore Drive, la voie rapide bordant le lac, fermée à la circulation sauf pour les camions transportant la neige, et donc livrée aux piétons téméraires fous de joie de pouvoir ainsi l’enjamber allégrement pour accéder à Lincoln Park et aux berges sans avoir à emprunter le tunnel. Et les gens étaient nombreux à avoir pris congé, en ce lendemain de tempête (la 3e plus importante dans les annales de la ville). Et les chiens aussi, car Chicago est une ville de chiens. J’aurais aimé vous montrer ce teckel frigorifié malgré son manteau en tricot de laine avec le mot « BEARS » en grosses lettres dessus. Et surtout le lac, transformé en banquise, avec une couche de 25 cm de neige flottant à sa surface, discrètement fracturée par endroits, et l’on voyait comme des plaques tectoniques s’écarter ou se rapprocher imperceptiblement par les mouvements indolents d’une eau d’un bleu sombre et si calme après le déchaînement de la veille. Étendue blanche contrastant avec un ciel encore gris plomb vers l’Est, quoique bientôt déchiré en son milieu d’un grand lambeau d’azur, tandis qu’à l’Ouest, le ciel s’éclaircissait à mesure que l’heure avançait, se moutonnant de petits nuages gris formant une texture étrangement régulière, surréelle.

Les berges, à cet endroit, sont bétonnées, et échelonnées en gradins s’étirant à perte de vue. Plutôt laid, cet « ouvrage d’art » titanesque semble avoir été placé là pour tenir en respect un autre géant, brisant ses lames par son contour crénelé, les forçant à transformer leur course horizontale en jaillissements verticaux de gerbes d’écume, qui en retombant laisse au sol une mousse verdâtre que l’on retrouve desséchée par le vent. Ce jour-là, les « gradins » avaient disparu sous la glace et la neige, si bien qu’on n’aurait su dire, à vue d’œil, où s'arrêtait la berge et où commençait le lac. Et l’on croyait voir des gens marcher sur le lac alors que c’était pure illusion.

Mais revenons à cette fameuse tempête. Dans les jours qui l’ont précédée on ne parlait que d’elle. Dans tous les médias, y compris (tardivement) dans les courriels officiels de l’université, le même message : « Ne vous déplacez pas ; restez chez vous ! ». La veille, j’ai croisé un vieux prof déjà emmitouflé de pied en cap dans une énorme parka, me prédisant l’apocalypse. Il exagérait, mais cette fois, les prévisionnistes météo ont visé dans le mille. Cinquante centimètres de neige, et jusqu’à soixante dans mon secteur, près du lac. Un blizzard polaire avec des rafales atteignant 100 km/h et soulevant des vagues de plusieurs mètres sur le lac. Au moins 2000 vols annulés à l’aéroport O’Hare, plaque tournante en Amérique du Nord. Des automobilistes contraints de passer la nuit dans leur voiture, coincés sur la route avec 0 m de visibilité derrière des chasse-neige impuissants à dégager les rues tant la neige tombait dru par moments. Un voisin m’a dit qu’il lui avait fallu plus de 5 h pour rentrer chez lui en bus, alors que son trajet habituel ne prenait d’ordinaire qu’une trentaine de minutes.

J’ai donc drôlement bien fait de rester chez moi. Sans être vraiment inquiet, mais craignant une panne de courant, j’ai pris la précaution d’acheter quelques chandelles et du « bois » de chauffage (à combustion propre et fait de matières recyclées). Comme mon chauffage est entièrement électrique, je me suis dit que c’était une bonne occasion d’essayer ma cheminée. Bien m’en a pris. J’étais au chaud, dehors le vent faisait rage, mais ce n’était pas la première fois. Vers 22h, j’entends gronder le tonnerre et dehors, des éclairs illuminent par flashes un ciel déjà phosphorescent : par-dessus le marché, on avait droit à un orage! J’ai su par la suite que ce phénomène plutôt insolite en pleine tempête de neige portait le nom de « thundersnow ». Les lumières vacillent et je comprends qu’on ne s’en sortira pas à si bon compte. Vers 22h30, le courant saute pour de bon. Et là je me suis rappelé brusquement la tempête de verglas de 1998, au Québec. Et le chaos qui avait suivi, plongeant mon quartier dans l'obscurité pendant deux interminables semaines. J’ai réalisé à ce moment-là qu’il se pouvait très bien que nous soyons privés d’électricité pendant 24 ou 48 h ou même plus. Je me suis donc habillé chaudement, j’ai pris ma lampe de poche sur moi, et j’ai décidé de retourner chez Jewel-Osco (ouvert 24h/24), pour acheter davantage de chandelles et de combustible, ainsi que de la glace pour le congélateur et même de l'eau minérale (les usines de traitement des eaux ayant besoin d'électricité pour fonctionner). En fait, nous étions un de seuls pâtés de maison sans électricité. De l’autre côté de la rue, les entrées d’immeuble étaient éclairées. Et comme je l’espérais, le supermarché était bel et bien ouvert. Et contrairement à l’après-midi où c’était la cohue, il n’y avait presque personne. J'ai pu faire mes emplettes tranquillement. Et les rayons n'avaient pas été dévalisés...

Finalement, cette soirée passée seul à la chandelle et au coin du feu à écouter la radio sur batterie fut l’une des meilleures depuis longtemps. Malgré ou peut-être grâce à la vague appréhension que j’avais, hanté par le spectre de la « crise du verglas », surtout après avoir entendu le message enregistré de ComEd (Commonwealth Edison, la compagnie d’électricité), indiquant que des milliers de clients étaient dans le même cas et que, compte tenu des conditions « sévères », ils ne pouvaient annoncer aucun délai de rétablissement. (J’ai su par la suite que tout près de 200 000 clients, rien qu’à Chicago, avaient passé la nuit sans électricité et donc, pour certains, comme moi, sans chauffage.) Malgré tout, j’ai pu « surfer » sur le Net momentanément, en me connectant sur le réseau non sécurisé d’un voisin. Non, je n’ai pas pensé à bloguer à ce moment-là, ni à « tweeter ».

Le courant n’est revenu chez moi que vers midi et demi le lendemain (après 14 h de coupure donc), et je peux vous dire que je commençais à trouver le temps long… et l’air frisquet. J’ai décidé de sortir, car le vent était tombé et le soleil commençait à percer. Une énergie très particulière emplissait les rues. Les Québécois connaissent bien le phénomène : après une bonne bordée de neige, les adultes redeviennent des enfants. Les gens se sourient et se parlent dans la rue. Ils jouent. Se roulent dans la neige.

Par chance, très peu d’arbres ont été endommagés par la tempête, dans mon quartier du moins, sauf quelques-uns à Lincoln Park. J’étais surtout attiré par le lac. Car j’étais allé y faire un tour quelque temps auparavant, et je l’avais trouvé partiellement gelé. Malheureusement je n’avais pas apporté mon appareil photo. Cette fois je comptais bien me rattraper. J’ai appelé Jorge et Andrea. Je ne voulais pas qu’ils manquent ça. Heureusement car j’y suis retourné deux jours après et la banquise avait disparu. Évaporée. Ce sont les photos de Jorge qui illustrent ce billet (avec sa permission). Les miennes se sont volatilisées en même temps que mon netbook, dans des circonstances aussi stupides que rocambolesques que je vous raconterai la prochaine fois.

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jeudi 20 janvier 2011

Dégagement

Le ciel s'est enfin éclairci. Grand soleil et froid vif. Ici, quand il fait -10 avec un petit vent, les autorités lancent des alertes au froid extrême. C'est plutôt rassurant quand on y pense.

Je dois dire qu'auparavant, et depuis mon retour la semaine dernière, il a fait un temps exécrable à Chicago. Point culminant avant-hier avec de la bruine verglaçante toute la journée. Ça n'aide pas à « positiver ». Je sais que parfois, un problème somme toute pas si grave (si on le compare à d'autres coups durs qui peuvent briser une vie) peut prendre des proportions exagérées en particulier quand on est loin des siens, loin de sa base, et vous plomber carrément le moral. Vous vous rappelez le film Seul au monde, ce drame quand le naufragé incarné par Tom Hanks perd son ballon « Wilson » ? Son seul « ami » sur cette île déserte... C'était la fin du monde. Or j'ai quand même un gros avantage sur lui car, malgré la distance, mes amis, mes proches, sont là. Au moins sur Skype, ou encore sur MSN. Et bien sûr par courriel. (Mention spéciale à Skype toutefois, avec lequel la sensation de coprésence est de loin la plus poussée à mon avis, surtout quand la vidéo est activée.)

Quoi qu'il en soit, j'ai aussi retrouvé mes amis « locaux », et ce, dans les jours qui ont suivi mon retour, sans que ce soit vraiment forcé de ma part, mais j'avais besoin de reprendre contact rapidement. De reprendre aussi mes routines où je les avais laissées. Piscine, musculation avec Sergio (en attendant son départ imminent pour la Californie). Apnée hier soir avec Jeremy, une nouvelle recrue. Et bien sûr l'université, le travail, le projet de recherche qui tarde à décoller, les petites victoires quand un autre papier en anglais est accepté pour un congrès majeur, les études aussi en auditeur libre avec mon superviseur, qui anime un autre très intéressant séminaire ce semestre.

Il paraît que nous avons de la grande visite à Chicago aujourd'hui : rien de moins que le président de l'Empire du Milieu, Hu Jintao, qui vient voir une usine chinoise de pièces automobiles, sans doute accompagné par son homologue et révérencieux hôte, Barack Obama, en pleine remontée dans les sondages. Chicago où, d'après mon concierge (on l'appelle plutôt engineer, ingénieur... car il fait des réparations mineures), il est encore possible, crise oblige, d'acheter un appartement neuf pour 45 000$. Mais il faut – tenez-vous bien – débourser 300$ chez un dentiste pour le moindre plombage. D'ailleurs la première question qu'on m'a posée quand j'ai appelé un dentiste du centre-ville pour savoir s'il pouvait me prendre plus rapidement que l'autre, c'est : « Quelle assurance avez-vous ? ». Même les garages automobiles ne vous demandent pas ça! Ça explique aussi qu'il soit pratiquement impossible d'obtenir un rendez-vous à l'école dentaire de l'université. Pour rendre moins odieuse la sélection arbitraire des patients et sans doute éviter des files d'attentes dignes de pays sous-développés (et d'avoir à renvoyer tous ces gens chez eux faute de place), ils ont instauré un genre de loterie téléphonique, comme dans les concours à la radio ou à la télé. Après 40 minutes de tentatives infructeuses de joindre le standard pour décrocher un rendez-vous de triage (screening) pour la semaine suivante, j'ai jeté l'éponge. Il s'avère plus rentable pour moi de prendre l'avion pour aller me faire soigner à Montréal. C'est dingue quand on y pense. 

mercredi 12 janvier 2011

Prise deux

Combien faut-il d'absences, et combien de retours, pour que chez soi devienne vraiment « chez soi » – home, comme on dit en anglais? Chaussures à la main (pour le bureau), j'attends comme un con un bus qui ne vient pas. L'horaire aurait-il changé le premier janvier? Quelque chose d'autre, d'indéfinissable dirait Barbara, a changé, presque imperceptiblement. Peut-être est-ce cette tache en plein milieu de mon parquet, certes vieux et usé, érodé, râclé, balafré par endroits mais tellement « vintage » qu'il était devenu l'emblème de cet appartement dont F. m'a fort justement fait remarqué que j'étais si fier. Morsure corrosive d'un chiffon sans doute laissé là, imprégné de solvant, par les ouvriers venus refaire l'émail de ma baignoire en mon absence.

Rien de tel qu'un verre au Sidetrack, puis un resto mexicain avec quelques amis américains pour retrouver mes marques en anglais, moi qui craignais d'être rouillé après quatre semaines de bain francophone. J'étais assez rouillé en tout cas pour avoir eu un surprenant trou de mémoire à l'aéroport de Montréal, quand l'employée au comptoir d'enregistrement m'a demandé mon adresse aux États-Unis. Je me rappelais la rue, le code postal, etc., mais pas moyen de me rappeler le numéro civique! C'est finalement l'employée qui a eu l'idée de vérifier l'étiquette que j'avais attachée à ma valise...

Après un transit par Toronto (somptueuse vue nocturne sur la mégapole à l'atterrissage), je suis rentré chez moi en métro et bus juste à temps pour éviter une tempête de neige qui aura duré près de vingt-quatre heures. Ce matin le couvert nuageux s'est enfin déchiré, laissant voir des lambeaux de ciel bleu et percer une lumière d'hiver qui fait de mon retour à l'université une petite fête.

mercredi 8 décembre 2010

Chilly City

La windy city par -10° ça devient la chilly city ! C’était sympa en été d’attendre le bus ou le train tout en surfant sur le Net (sur mon iPod ou sur mon netbook), mais quand on se gèle les mains c’est un peu moins le fun. Et un petit détail m’avait échappé... Quand on attend le métro à Montréal (et on peut l’attendre longtemps!), au moins on est au chaud. Tandis qu’à part quelques stations enterrées au cente-ville, la plupart des stations du « L » sont évidemment en plein air, puisqu’il s’agit d’un métro aérien, comme son nom l’indique! (voir Transport en commun). Je vais donc devoir mieux planifier mes retours de l’université, car attendre le bus pendant 25 min par un froid glacial, no more, please!

lundi 6 décembre 2010

Chicagolais?

Ça fait plus de deux mois que je vous parle des Chicagoens. Samedi, en écoutant l’émission de radio La tête ailleurs sur les ondes de Radio-Canada (dont le thème était justement Chicago – j’y ai d’ailleurs appris plein de choses intéressantes), j’ai su que j’avais tout faux. On devrait, semble-t-il, appeler les habitants de Chicago, des Chicagolais, comme on dit « Congolais » et « Togolais ». Why not? J’ai aussitôt « gougueulé » le mot, pour m’apercevoir qu’en effet, il était en usage, sans être particulièrement répandu. Pour tout dire, le premier résultat sur la liste était le lien vers le blog d’un « confrère », compatriote français venu effectuer un stage de deux ans à Chicago et reparti depuis. J’ai trouvé intéressant de consulter ce carnet de route similaire au mien dans son esprit et d’ailleurs lui aussi locataire de la plateforme Blogger, et de comparer nos manières de faire. La première chose qui m’a frappée, c’est l’accent mis sur l’américanité de Chicago (par exemple, il est question du courant en 110 V), tandis que je pense avoir tendance à comparer Chicago avec d’autres villes d’Amérique du Nord, et à Montréal en particulier, pour en faire ressortir le caractère distinctif. D’ailleurs, je me redisais récemment que n’eût été mon acculturation nord-américaine préalable, je pense que l’adaptation (et l’intégration en cours) aurait été beaucoup moins aisée. Quoi qu’il en soit, j’aime l’idée d’un blog qui reprend là où l’autre s’arrête (avec quand même deux ans d’intervalle dans ce cas). Peut-être chercherai-je un autre « navigateur solitaire » pour me succéder à la barre de ce blog le moment venu!

Sur ce, je suis parti rejoindre Anabelle au Trap Door Theatre, pour assister à la dernière représentation de la création nord-américaine, en version anglaise, de la pièce Moi aussi, je suis Catherine Deneuve (du jeune auteur et artiste multidisciplinaire Pierre Notte), avant que la pièce ne poursuivre sa route à Atlanta, Washington, New York, et peut-être même... Paris! (on le lui souhaite) Comment ai-je atterri dans ce minuscule théâtre (45 places) plutôt underground de Bucktown, où tout est tellement informel que les comédiens accueillent eux-mêmes les spectateurs, et leur servent un verre de vin à la fin? Simplement parce qu’Anabelle a rencontré l’un des membres de la production, que j’appellerai Ben, au bar d’en face. Il parle un français impeccable et nous avons longuement discuté avant et après la pièce. Ben était aussi sceptique que moi à propos des « Chicagolais » ; lui aussi dit : « Chicagoens », et, dit-il, continuera de le faire. Comme c’était le dernier soir, ils ont servi un vin-fromages et nous avons fini la soirée à sabrer le champagne (américain) pour trinquer au succès de la pièce avec les comédiens. Et c’est sur scène que ces victuailles ont été servies, sur la table de la cuisine qui constituait l’essentiel du décor de la pièce, un huis-clos familial mêlant l’absurde et le tragique (ça m’a fait penser à du Beckett) qui se déroule justement dans une cuisine. Avec en plus, un piano, omniprésent comme la voix éthérée de l’une des comédiennes. Au point que l’on avait parfois l’impression d’être dans une comédie musicale. Très réussi, ce subtil mélange était rehaussé par la projection du texte en français des chansons originales, et l’on se surprenait à suivre les deux textes en parallèle, comme pour ne rien manquer de leur poésie.

Il était tard quand nous sommes sortis du théâtre: plus de bus et on était loin du L. Nous avons donc pris un taxi. Chacun le sien. Moi vers le Nord. Anabelle vers le Sud. Musique techno à fond, le chauffeur me parlait mais je comprenais un mot sur quatre, son accent y étant pour autant que la musique. Ça circule plus difficilement, les rues ne sont pas toutes déneigées. Car la neige a fini par tomber. Rien de bien méchant, 5 cm environ. Mais elle tient. (Voir la photo de ma cour.) Car comme me l’ont fait remarquer des amis hier, la double échelle de températures (Farenheit/Celsius) que j’ai épinglée derrière la porte de ma penderie ne me sert plus à grand-chose puisqu’elle ne va pas plus bas que -1°C et qu’on est descendu bien en-dessous aujourd’hui. 

mercredi 17 novembre 2010

Rencontres

Il y a de ces journées où l’énergie manque et où il faut beaucoup se pousser pour aller à son cours d’abdos, tout seul en plus parce que S. (mon gym partner italien) soutenait sa thèse le matin même. Bien m’en a pris car après, je suis allé à la piscine avec l’intention de faire quelques longueurs sous l’eau, relax. Et ce que j’imaginais vaguement sans trop y croire s'est produit. J’ai attiré l’attention d’un autre passionné d’apnée, M., sicilien d’origine, ravi de trouver un autre apnéiste à Chicago. Sans mauvais jeu de mots, le courant est tout de suite bien passé de sorte que nous allons nous entraîner ensemble, moi avec mes palmes, lui sans, puisqu’il a laissé son matériel en Italie. Décidément, moi qui ai vécu 10 ans dans la Petite Italie à Montréal sans jamais me faire de pote italien, voilà que j’en rencontre deux par hasard en quelques semaines. Mais bon, vous allez me dire, quoi d’étonnant dans la ville d’Al Capone?

Quoi qu'il en soit, une première retombée positive à cette aventure à Chiacago, ce sont les rencontres qu’elle m’amène. Je dis bien « rencontres », et pas forcément « nouveaux amis » ou connaissances, car plusieurs de ces personnes venues d’ailleurs et nouvellement entrées dans ma vie vont quitter définitivement Chicago le mois prochain. Leur séjour ici s’achève tandis que le mien commence. Ce n’est pas le cas de tous, heureusement. Et notamment de ce cercle latino-américain que je commence aussi à fréquenter, composé entre autres de Colombiens (J., sa femme et des amis à eux) et d’un Uruguayen, A., également ami de J. (ils se sont connus au stage d'immersion des boursiers Fullbright à Philadelphie). Tous sont arrivés ici pratiquement en même temps que moi, qui pour faire sa maîtrise, qui son doctorat. C’est drôle, je m’étais justement dit que ce serait bien que je profite de mon séjour à Chicago pour raffraîchir mon espagnol, appris à l’école il y a bien longtemps et très vite oublié. Pourquoi Chicago? Parce que beaucoup de Mexicains y vivent et qu’on y parle espagnol partout.

Pour en revenir à ces rencontres qui me font justement penser au film L’Auberge espagnole, ce qui me frappe, c’est la proportion de ces étudiants-voyageurs qui n’ont aucune intention de retourner vivre dans leur pays d’origine, sans vouloir nécessairement rester aux États-Unis. Ainsi, M., en échange ici pour quelques mois (il termine une école d’ingénieur), n’a que du mépris pour les résidents de sa Sicile natale, qu’il a déjà quittée il y a deux ans pour Turin. Il est hors de question pour lui de retourner vivre en Italie. Mais il n’envisage pas non plus de faire sa vie aux États-Unis, pays dont il ne supporte pas le nombrilisme, le mode de vie consumériste, et l’absence de conscience écologique (comme moi, il est scandalisé par l'absence de recyclage à Chicago... j'y reviendrai). Et puis, habitué depuis son plus jeune âge à passer sa vie dans l’eau, la mer lui manque. Il envisage donc l’Australie, mais donne une chance à San Francisco, où il s'apprête à passer un mois, pour voir. C'est la seule ville américaine, dit-il, où il pourrait peut-être se retrouver. Chicago l’a déçu. Comme W., un autre « J1 » rencontré à la « réunion d’orientation » obligatoire des stagiaires étrangers, il espérait une vie sociale plus trépidante du fait qu’il avait choisi d’habiter les résidences étudiantes. Paradoxe : alors qu’il s’attendait à une vie de bringue, ses « room mates » sont si studieux qu’il n’a presque pas de contacts avec eux. Je m’étonne de ce contraste avec ma propre expérience. Je me demande si ma vie québécoise n’est pas pour beaucoup dans cette intégration jusqu’ici plus facile.

Mi-novembre déjà. Lentement mais sûrement, le temps gris et pluvieux s’installe. Les magasins mettent leurs vitrines et leur musique d’ambiance à l’heure de Noël. C’est aussi le temps des publicités pour le flu shot. Imaginez : vous faites vos courses dans votre supermarché favori. Entre le rayon des légumes et celui des alcools, vous passez par la pharmacie intégrée au magasin. Vous remplissez un questionnaire médical, vous passez à la caisse et payez 26,99 $, et hop! La pharmacienne vous injecte sur place votre vaccin contre la grippe. Ça n’a pas pris plus de dix minutes. Et en prime on vous remet des échantillons gratuits. Vous pouvez maintenant vous rendre à la caisse self-service pour régler vos autres achats. L'Amérique, c'est aussi cela: payez et obtenez ce que vous voulez, tout de suite. À condition bien sûr que ça s’achète, pour paraphraser le slogan d'une carte de crédit bien connue.

lundi 15 novembre 2010

En voiture

J’ai constamment remis à plus tard cette première sortie sur la route à Chicago. Je dois avouer que ma principale appréhension, outre la vague crainte de me perdre (je n’ai ni GPS ni carte routière de la région), est d’enfreindre je ne sais quelle règle locale du code de la route, de me faire arrêter par les flics, et de devoir payer une amende salée ou pire : de ne pas avoir les bonnes pièces d’identité sur moi (je n’ai que mon permis de conduire québécois dans mon portefeuille) et de me retrouver en taule. Vous dire que j’ai un préjugé défavorable envers les forces de l’ordre américaines serait pécher par euphémisme. Mais j’avais fait plusieurs démarches pour devenir membre de Zipcar et je ne voulais pas perdre les 50$ de crédit promotionnel que j’avais et qui allaient expirer. Sans parler qu’il fallait que je retourne certains articles chez Ikéa (prononcé « Aïe-ki-a » ici) avant les 3 mois fatidiques. Notamment des étagères dont le modèle ne me convenait pas.

Zipcar est un service d’autopartage (ou, si vous préférez, de « voiture à la demande ») similaire à Communauto (dont j’étais et suis toujours membre à Montréal), mais plus avancé technologiquement. La carte de membre vous sert à vous identifier auprès du véhicule, qui s’ouvre tout seul pour vous si vous êtes dans la plage horaire durant laquelle vous avez réservé le véhicule (les clés sont attachées au tableau de bord). Contrairement à Communauto, qui ne vous offre pratiquement que des Toyota Yaris, Zipcar a un parc diversifié : ça va de la Mazda 3 à la BMW en passant par le SUV. Mais bien sur, si vous optez pour la BM, ou si vous n’avez pas le choix parce que c’est la seule voiture disponible près de chez vous, ça va vous coûter pas mal plus cher que pour une Mazda! Il y a plusieurs services du même genre à Chicago, notamment I-GO, à but non lucratif. Mais j’ai opté pour celui qui me semblait le plus développé, le plus simple à utiliser, et aussi le moins cher : 7$ de l’heure, mais avec 180 km inclus par jour. Peut-être aussi ai-je craqué (inconsciemment) quand j’ai remarqué qu’ils avaient des Mazda 3 « hatchback », car je m'ennuie de mon ancienne voiture... il se trouve aussi que ce sont les moins chères. Chaque voiture a son petit nom, et la « mienne », une Mazda 3 bleu métallisé, s’appelle Margate et « dort » à deux pas de chez moi, dans le stationnement sous-terrain d’une tour donnant sur le front de lac.

Profitant d'un temps splendide, muni de mon itinéraire Google Maps, me voici sur la route, en direction de l’un des deux magasins Ikéa de la région de Chicago. Selon Google, il me faut prévoir de 45 à 55 minutes, en fonction de la circulation, pour parcourir la cinquantaine de kilomètres jusqu’à Schaumburg. Cela aura pris effectivement près de 55 minutes à l'aller, et ce, malgré une bonne portion d'autoroute! Une fois arrivé, premier constat : Ikéa USA ne conçoit pas vraiment qu’on aille « magasiner » chez eux tout seul. Je ne sais pas si c’est ainsi dans tous les Ikéa américains (ce n’est pas le cas à Montréal en tout cas), mais il vous est impossible de sortir les chariots (ou carosses, ou caddies comme vous voulez) d’un strict périmètre appelé « zone de chargement », pour l’amener jusqu’à l’endroit où est garée votre voiture. Vous devez obligatoirement amener votre véhicule dans cette zone, où vous ne pouvez bien sûr pas le laisser. Donc ça veut dire que si vous êtes tout seul, vous devez forcément laisser vos achats sans surveillance le temps d’aller chercher la voiture!

Je passe sur la course contre la montre dans le magasin savamment organisé pour vous égarer. Chez Ikéa l’espace-temps est dilaté (ou contracté) : vous pensez y passer 1 heure, et vous en ressortez 2, 3 heures après. Je constate, horrifié, qu’il me reste 45 minutes pour rapporter la voiture. Tout de suite en sortant du parking, je vois ce qui me semble être mon autoroute. Génial! Après tout, il arrive souvent que les entrées et sorties ne soient pas tout à fait au même niveau dans les deux sens. Prudemment, je m’engage sur ce qui semble être la bretelle d’accès ou voie de service, et un peu plus loin je vois effectivement le panneau  « Interstate 90 » ; je me dis que c’est bon. Puis j’aperçois un panneau avec une flèche vers la gauche et l’indication :

  NORTH
90 

Alors comme je sais que je vais vers le Sud-Est, je continue tout droit, me disant que par défaut, ma voie s’engage sur l’autoroute en direction Sud. ERREUR! En continuant tout droit je me suis retrouvé sur une toute autre autoroute (la 290, pas du tout indiquée jusque-là!). Je n’avais pas saisi que l’indication « NORTH » voulait dire que, si je voulais rebrousser chemin (donc aller vers le Nord), c’était par là que je pouvais le faire... le « 90 » indiquant simplement l’autouroute, toutes directions. Bien sûr, j’aurais dû me douter que quelque chose n’allait pas, puisque l’autoroute 90 va soit vers l’Ouest, soit vers l’Est. Avouez que ça peut être « mêlant ». Du coup, je me rends compte que je suis trop juste pour remettre le véhicule dans les délais. (J’ai une impression de déjà-vu en tapant ceci car c’est presque le même scénario que lors de ma première visite chez Ikéa ici, avec le camion loué par S.). J’appelle donc Zipcar pour prolonger ma réservation, mais le véhicule est déjà réservé. Et pour ne rien arranger, c’est vendredi après-midi et à 14h30 déjà, ça bouchonne sur l’autoroute vers Chicago. Et vlan! 50 dollars de frais de retard...  soit le montant du crédit.

Et la chute de cette « histoire de char » assommante ? J’ai trouvé les étagères que je voulais. Chacune pèse ses 45 livres, à monter au 3e étage. Une fois chez moi, bien décidé à en finir avec cette installation qui s'éternise, je commence à défaire l'emballage... pour m'apercevoir que je n'ai pas pris la bonne couleur! 

mardi 26 octobre 2010

Retour en ville

Me re-voilà dans le bus. Cette fois, le 152 Addison, direction Est, vers le lac, vers chez moi. Je l’ai pris au métro Addison-Blue, à quelques stations de l’aéroport O’Hare, fier d’avoir trouvé ce raccourci tout seul, car le trajet en métro à l’aller en passant par la « loop » fut interminable. Bref, ce long préambule pour expliquer mon silence de 8 jours, durant lesquels je participais à un congrès en Suède. Nouvel atterrissage donc, deux mois jour pour jour après mon arrivée. Et nouvelles formalités d'immigration, et nouveau petit papier dans mon passeport... Bref, en attendant le bus, je n’ai pu m’empêcher de sourire en voyant, face à l’arrêt de bus, un panneau indiquant que le Wrigley Field (le domicile des Cubs) se trouvait à 3,5 miles. Car au même moment j’étais en train d’ouvrir l’emballage d’un paquet de chewing-gums acheté à l’aéroport d’Arlanda (Stockholm) avec les dernières couronnes suédoises qu’il me restait. Et sur cet emballage, au dessus de la marque « Extra », on peut lire : « Wrigley’s », nom de la compagnie vénérable qui a donné son nom au stade Wrigley et au quartier Wrigleyville qui l’entoure. J’adore ce genre de coïncidences, ou plus exactement, ces rapprochements, ces mises en contact de lieux géographiquement distants dans lesquels je me suis déjà trouvé, d’autant plus si je les ai fréquentés à peu de temps d’intervalle. Réjouissante, fascinante mais aussi troublante impression d’une contraction de l’espace-temps, que le monde est de plus en plus petit, rond et recourbé sur lui-même. Que notre destinée est étroitement liée à celles de gens lointains. 

J’ai eu aussi l’impression en arrivant d’un retour dans le temps, au double sens du terme : chronologique et météorologique. Alors que la Suède était déjà au bord de l’hiver, sous la neige par endroits, Chicago semble encore hésiter entre l’été et l’automne. À moins que ces vents furieux qui font rage dehors aujourd’hui ne soient en train de chasser au loin ces derniers soupirs d'été.