Affichage des articles dont le libellé est États-Unis. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est États-Unis. Afficher tous les articles

mercredi 13 avril 2011

Sur la route de Memphis

Qui n’a jamais pris la route, seul, sur de longues distances aux États-Unis, n’a pas vraiment goûté l’expérience de « l’Amérique ». C’est du moins ce que je m’imaginais. Au final, après sept mois passés ici, et ma première véritable excursion hors du « Chicagoland », je constate que mon mythe américain personnel a pour l’essentiel éclaté, sans bruit, comme une bulle de savon irrisée. Car en Amérique, j’y vivais déjà depuis quinze ans, dans la Province de Québec (PQ). (Je m’amuse à exhumer cette vieille dénomination car ici, les codes n’ont pas été mis à jour, et dans les bases de données américaines, « QC » n’existe pas.) J’insiste aussi un peu ironiquement sur cette épithète de « province » car elle prend vraiment tout son sens ici, quand on réalise que la terminologie routière québécoise est un calque de l’américain, à l’image de la culture en général, version francisée (loi-cent-unifiée) de la culture motorisée « US ». Ou comment le « nous » québécois se perd dans le grand « US ».

Mais reprenons la route où je l’avais laissée. On dit que plusieurs erreurs peuvent se compenser. C’est un peu ce qui m’est arrivé. Je devais retourner sur le terrain, à Urbana. Bien que les préparatifs techniques de cette excursion de deux jours aient duré des semaines, la décision de la concrétiser cette semaine-là s’est prise dans la précipitation, entre deux avions pour Montréal. Le service des archives de l’Université de l’Illinois ayant des horaires de fonctionnaire avec une pause d’une heure le midi, et comme j’estimais que j’avais besoin de deux journées complètes, je voulais y être à l’ouverture, si bien qu’il fallait que je passe la nuit précédente sur place. J’ai donc écrit à mon ami Ron – qui, tout en travaillant dans mon département, fait son doctorat à Urbana et doit donc s’y rendre régulièrement – pour lui demander de me conseiller un hôtel « pas cher ». Rentré épuisé de Montréal la veille, je devais repartir à Urbana le lendemain, non sans passer par l’université pour récupérer du matériel un peu encombrant commandé par mon superviseur de recherche et indispensable à ma collecte de données. Bref, ce n’est que le lendemain matin que je me mets en quête d’une chambre d’hôtel. Je tique sur le prix, un peu élevé, mais je n’ai guère le temps de tergiverser (ou plutôt, je commets la première erreur de ne pas pousser plus loin mes recherches). Je refais ma valise (ou plutôt, je l’allège car je ne l’avais pas défaite). Je sais que je n’aurai pas le temps de repasser par chez moi. S. me signale que j’aurais pu réserver, à prix préférentiel, une chambre à l’hôtel de l’Université, dans le pavillon communautaire appelé « Illini Union ». Mais c’est déjà trop tard : ma réservation ne peut être annulée moins de vingt-quatre heures à l’avance...

Ne reste plus qu’à régler la question du transport jusqu’à Urbana (plus de 220 km par la route). Nouvelle erreur : il est 15h45 quand je songe à m’en préoccuper, pour m’apercevoir que le dernier « Mégabus » de la journée démarre à 16h00. Tant pis, je prendrai donc le train.  Il y en a un à 20h00. Je réserve une place. Et là je ne sais pas par quelle distraction... je ne termine pas la transaction. Quand je la reprends une demi-heure plus tard, on me dit que ma session est expirée et qu’il faut recommencer à zéro. Mais à mon grand dam, il n’y a plus de place ! « Seats sold out ». L’incrédulité fait vite place à la stupeur. Je commence à paniquer car je sais que, si je remets mon départ au lendemain matin, non seulement je gaspille de précieuses heures pour ma collecte de données mais qui plus est je perds une nuit d’hôtel onéreuse. Il ne reste qu’une solution, qui me répugne un peu mais je n’ai pas le choix : louer une voiture. Petite recherche sur Internet : il y a une agence Budget à quelques stations de métro de l’université, qui ferme à 20h30 en semaine, ce qui me laisse le temps de revenir d’Urbana après la fermeture des archives à 17h. Et le plus extraordinaire, c’est que pour 2 jours, taxes incluses, la facture n’est que de 66$, kilométrage illimité ! Avec l’essence (nettement moins chère qu’au Canada), ça revient à peine plus cher que le train (76$). On comprend mieux pourquoi ce dernier à tant de mal à concurrencer la voiture dans ce pays, sachant qu’on met à peu près autant de temps par le rail ou par la route. Après coup, je me demande comment j'aurais fait sans voiture là-bas, tellement le transport en commun m'y avait semblé compliqué la première fois. Quant aux taxis, où sont-ils?

C’est comme ça que j’ai pris la route, de nuit, sur l’Interstate 57 Sud, en direction de Memphis. L’agence n’avait pas de voiture « compacte » bien que ce soit la catégorie que j’avais réservée. J’ai donc hérité de la plus petite voiture disponible : une Dodge Avenger blanche. Le trajet m’a paru assez long. J’avais amené mon iPod, bien sûr, mais pas le câble au format « mini jack » pour le brancher sur la prise auxiliaire. Du coup j’ai passé le temps à balayer la fréquence FM, puis la fréquence AM. Mais un jeudi soir, il semble que les radios « parlées » ont toutes le même sujet de discussion : la religion, et bien souvent le micro est confié à un de ces évangélistes dont on sait les télés américaines friandes. Par exemple, dans ce qui m’est apparu comme un « publi-reportage » pour les témoins de Jéovah, une station narrait l’histoire édifiante d’un type qui, juste avant d’entrer au « college », avait fumé quelques joints pour faire comme les copains et s’était retrouvé en taule, et qui avait alors découvert la Bible et avait décidé de bâtir sa vie en fonction d’elle. Ailleurs un prédicateur expliquait les vertus du repentir. Sur une autre fréquence, une ligne ouverte où il était question des mormons qui contrôlent sévèrement le taux d’alcool des bières vendues en Utah. Cette emprise de la religion sur la sphère publique me fait un peu froid dans le dos. Sommes-nous vraiment dans une république?

Durant le trajet mes deux préoccupations majeures étaient de ne pas m’endormir et de ne pas me faire arrêter pour excès de vitesse. Or c’est le lendemain soir, en plein centre-ville d’Urbana, que j’ai perdu mon « pucelage » d’arrestation par la police. Je cherchais un endroit sympa où dîner. Mais comme c’était la semaine de relâche (spring break), la ville-campus était littéralement vidée de sa population. Si bien qu’à 21h00 tout était fermé, les rues désertes. En plus le centre était en travaux. Un détour. Plein de sens uniques. Finalement, je croise une voiture de police à un stop. Je lui cède la priorité, puis je tourne à gauche à sa suite. Il s’arrête. Gyrophares éteints. J’hésite un instant. Je m’arrête aussi. Je fais bien. Le flic descend et vient me voir. Je baisse ma vitre.
– Vous n’avez pas vu le panneau d’interdiction de tourner à gauche sauf les autobus ?
– Non, monsieur... Je ne suis pas d’ici.
– OK. Alors...
Et là bien sûr je m’attends à ce qu’il enchaîne en me demandant mes papiers et tout le kit. Mais non !
– ...faites attention la prochaine fois.

Et that’s it ! C’était mon jour de chance. Un policier américain poli et indulgent... qui ne vérifie même pas mon identité ! (j’avais apporté mon passeport au cas où). Il faut dire que les villes jumelles d’Urbana et de Champaign ont un petit quelque chose d’à la fois majestueux et décontracté qui détone avec le reste de cet État champ de maïs, de ce Mid-West rural qui l’encercle. Inauguré tout juste au sortir de la Guerre de Sécession (1868), le campus doit son existence à la loi Morrill, appuyée et promulguée par Abraham Lincoln, visant à créer des universités publiques dans tous les États américains pour rendre l’enseignement supérieur accessible à tous. Au centre-ville, 80% des édifices et même des stationnements appartiennent à l’université, qui dispose même de son propre aéroport! Ces bâtiments à colonnades et devantures défraîchies confèrent à la ville son charme suranné. Petite anecdote : il a fallu que j’aille à Urbana pour trouver enfin du pain digne de ce nom (sans sucre!), dans une boulangerie en sandwicherie simplement nommée « The Bread Company ». Profitant de la voiture, j’en ai ramené toute une provision à Chicago.

Et parlant du retour à Chicago, pas grand-chose à signaler si ce n’est que, comme j’aurais dû m’y attendre, c’est toujours bien plus impressionnant d’arriver dans une grande ville en voiture que d’en sortir. Avec la perspective, en arrivant du Sud à la tombée du jour, on voit soudain se dresser le centre-ville comme une montagne de béton, d’acier et de verre illuminé. Une image que je ne suis pas près d’oublier et qui, à elle seule, valait le voyage.

mardi 15 mars 2011

Chi-rish

À Lincoln Park, quelque chose a changé. Le lac est plus bavard, comme excité. Les berges sont baveuses d’algues vertes. Le brouhaha des vagues ponctué de quelques cris de goélands revenus du Sud. Comme cette oie bernache aperçue, de la fenêtre du bus, juchée sur un tas de neige noircie au milieu d’un terrain vague avec l’air de se demander ce qu’elle foutait là. Pas l’ombre d’un brun d’herbe encore.

Mais Chicago se met au vert pour souligner la Saint-Patrick. Tradition vigoureuse ici, comme la communauté irlandaise surnommée « chi-rish ». Samedi, tous les Chicagolais étaient irlandais. On porte du vert, on se teint les cheveux en vert, on boit de la bière verte, comme l’eau de la rivière Chicago elle aussi teinte en vert fluo – pas très écolo et d’ailleurs les « bacs verts » brillent par leur absence...

Tiens, justement, j’ai envie de partager avec vous quelques nouvelles de la Cité des vents. D’abord, petit retour sur les élections à la mairie de Chicago, que j’avais complètement zappées puisque elles avaient lieu le jour de mon départ pour Montréal, le 22 février dernier. Sans surprise, c’est Rahm Emanuel, l’ex-bras droit de Barack Obama à la Maison Blanche, qui a remporté la course, bénéficiant d’une large victoire (55%) malgré un nombre record de candidats et une campagne semée d’embûches. Dans deux mois exactement, c’est une page de l’histoire politique de Chicago qui se tournera, alors que la dynastie Daley (père et fils) rendra les clés de la ville après un demi-siècle de règne presque sans partage.

Autre nouvelle notable annoncée la semaine dernière : l’abolition de la peine de mort dans l’Illinois par le gouverneur démocrate Pat Quinn, et ce, malgré son préjugé (avoué) plutôt défavorable à cet abolition : il a toutefois estimé que « l'exécution d'innocents [...] hypothèque la légitimité même du gouvernement » et que par conséquent, elle ne pouvait être tolérée. L’Illinois devient ainsi le 16e État américain à abolir la peine de mort et je dois dire que j’en suis assez fier. J’ai une pensée pour ces hommes et ces femmes qui à partir d’aujourd’hui ne se demanderont plus tous les jours s’ils mourront demain. Il faut savoir que lorsque plus de 50% des États (c’est-à-dire 26) auront pris la même disposition, la peine de mort pourra être considérée inconstitutionnelle aux États-Unis en vertu du 8e amendement.

Chicago s’est aussi retrouvée dans l’actualité récemment parce que c’est ici que plusieurs parmi les 14 sénateurs démocrates du Wisconsin ont trouvé refuge durant près de 3 semaines, pour tenter d’empêcher (par défaut de quorum) le vote d’une loi extrêmement controversée. Celle-ci a d’ailleurs déclenché un mouvement de mobilisation monstre jamais vu aux États-Unis depuis les manifestations contre la Guerre du Vietnam (100 000 personnes dans les rues de Madison, samedi). Finalement les Républicains ont trouvé une façon de contourner l’obstacle et réussi à faire passer la loi, qui prive notamment les fonctionnaires du droit de négocier une convention collective. Déjà, cette offensive contre les syndicats de la fonction publique fait tache d’huile dans les nombreux autres États dont se sont emparés les Républicains en novembre dernier, et, ce qui se profile derrière, c’est une stratégie pour priver le Parti démocrate d’un allié majeur qui contribue massivement à ses caisses électorales.

Sur une note plus légère, l’une des universités les plus prestigieuses de Chicago, Northwestern (voir Recyclage), a fait parler d’elle récemment, et c’est en écoutant Le Forum du Mouv’ (émission de radio française) via Internet que j’ai appris l’anecdote qui fait scandale : un prof de sexologie a invité un couple à faire une démonstration « live » d'un gadget sexuel hardcore, avec orgasme sur la scène de l’amphi ! Le prof invoque sa liberté académique. Bref, on ne s’ennuie pas à Chicago.

 images
 associées

jeudi 27 janvier 2011

Américain

Je suis dans le bus, les notes du premier mouvement d'un célèbre concerto pour piano de Tchaïkovski déferlent dans mes oreilles et je vois monter ce mec et je reconnais sur son bonnet le « C » des Bears, l'équipe de football (américain) de Chicago qui vient de rater de peu sa place au Superball et soudain je me dis que j'aime cette ville, ses gens, que je m'arrange peut-être pour y rester un peu plus longtemps que je le pensais. Presque malgré moi. Comme, par exemple, lorsque je fais l'impasse sur un poste au Canada que j'aurais peut-être pu décrocher, une erreur de jugement que je ne m'explique pas ayant postulé (d'ailleurs sans trop y croire) dans trois universités américaines...

Scène banale : je prends l'escalator pour me rendre au service de reprographie de l'université situé dans le « Student Center » et je suis témoin d'un échange entre deux étudiants américains, de deux « ethnicités » différentes. L'un raille gentiment l'autre parce qu'il se rend au gym en tenue très légère alors qu'il fait -6 dehors et celui-ci lui rétorque qu'il s'y rendrait nu s'il le pouvait (comme les athlètes Grecs allant au gymnase ?). J'entends et je comprends leur accent typiquement américain et c'est comme de la musique à mes oreilles. Il y a des moments où il faut presque que je me pince pour réaliser tout ce que cette banalité a d'extraordinaire. Sans doute pas pour ces milliers de jeunes Français qui déferlent chaque année sur les campus américains. Mais pour moi ce l'est. C'est la concrétisation d'un rêve pas tout à fait articulé, en 2000, alors que je mettais pour la première fois les pieds dans une université américaine, au Kansas. Un an plus tard, presque jour pour jour, j'assistais en direct à la chute des tours du World Trade Center et dans les années qui suivirent ma fascination pour ce pays s'est muée en dégoût. Je crois que la campagne puis l'élection d'Obama ont provoqué en moi le déclic qui a réactivé mes vieilles attirances refoulées.

Américain, je le suis devenu un peu plus hier, en allant faire ma demande de numéro de sécurité sociale (Social Security Number ou SSN), un véritable sésame dans ce pays où tout est très compliqué si vous n'avez pas ce fameux numéro. En principe, mon statut actuel ne m'autorise pas à avoir un. Mais j'ai appris de mes amis latinos qu'ils étaient peu regardants; comme quoi... De bon matin, j'ai donc accompagné Andrea, la femme de Jorge (mes voisins colombiens), au centre administratif le plus proche (situé quand même à une grosse demi-heure de chez moi en métro et bus). C'était une chose qu'elle reportait depuis un moment, car il faudrait qu'elle travaille, mais elle s'en passerait bien, préférant se consacrer à ses études doctorales en philo. Or, impossible de recevoir une paie sans ce fameux numéro. Tout s'est passé comme une lettre à la poste. Nous avons attendu (pas très longtemps) dans une classique salle d'attente d'un centre de services gouvernementaux, dont la paix ne fut que momentanément troublée par la question d'un agent de sécurité qui s'enquérait du propriétaire d'un sac non identifié... Je m'attendais à ce qu'on évacue sur-le-champ, mais non, rien de tel. Ambiance placide, décontractée, comme si aucune menace, au cœur d'un quartier périphérique de cette ville de l'Amérique profonde, ne pouvait nous atteindre. Je m'attendais à toutes sortes de question de l'employée qui s'est occupée de mon cas. Mais pas du tout, elle a été absolument charmante avec moi dès qu'elle a reconnu l'en-tête de l'université où elle a fait ses études, me souhaitant la bienvenue et me confiant son étonnement d'avoir servi trois Français depuis le début de la matinée, un record. « C'est peut-être le début d'une tendance », que je lui fais, avec le genre de sourire que vous faites aux douaniers en n'attendant qu'une chose : qu'ils en finissent au plus vite avec vous. « You are all set », finit-elle par me dire. Je recevrai ma carte d'ici une à deux semaines. C'était aussi simple que ça.

jeudi 2 décembre 2010

En attendant la neige

Paris y a goûté. Montréal y a goûté. Ici on l’attend. Le sel est déjà épandu sur les trottoirs. Je peux vous dire que Chicago en novembre, par temps froid et venteux, et sous un ciel gris plomb, c'est aussi déprimant que Paris en novembre. Alors en attendant que la première tempête de neige s'abatte sur nous, j’ai mis en ligne quelques images de Chicago en été, histoire de nous réchauffer l’âme.

Il y a quelque temps j'ai accompagné Len à la première d'une comédie musicale. Il revenait des funérailles de sa mère à Madison, et je dois dire que je ne savais pas trop comment aborder cette soirée en sa compagnie. D’instinct, je l’ai laissé conduire la conversation en même temps que sa voiture, sur la route de la salle de spectacle, située en banlieue nord de Chicago, à Skokie. Cela vous donne déjà un indice qu'il ne s'agit pas d'une grosse production comme celles qui se donnent à « Broadway in Chicago », le quartier des spectacles au centre-ville. A Civil War Christmas de Paula Vogel, se passe à Washington durant la Guerre de Sécession. C’est une création récente, sans grande prétention, mais qui apporte un twist post-moderne au « conte de Noël ». Len avait obtenu les billets par le directeur musical et pianiste, un ami à lui. J'ai eu un brin de nostalgie du temps où je faisais partie d'un chœur, car j'ai chanté certains de ces airs de Noël britanniques (carols) formant l'ossature musicale de l'œuvre. Bien qu'écrite en 2006 et se passant en 1864, cette comédie douce-amère convient bien au contexte économique morose dans lequel se préparent les fêtes de Noël, omniprésentes déjà. On y voit notamment une First Lady sans le sou, épouse d'Abraham Lincoln (président emblématique de l'Illinois) déambulant dans les rues de la capitale en se lamentant de ne pouvoir offir à son mari un présent digne de ce nom, avant de jeter son dévolu sur un introuvable sapin. Ça me fait penser qu’il y a un arbre de Noël « officiel » à Chicago, place Daley, qu’Alejandro m’avait proposé d’aller voir, mais j’ai préféré passer mon tour. Samedi, ce sera du théâtre cette fois, avec Anabelle. La pièce s’intitule : Me too I am Catherine Deneuve. Je vous en donnerai des nouvelles!

dimanche 28 novembre 2010

Black Friday

C'est agréable quand on commence à apprivoiser une ville. À se sentir en terrain connu. Moins assailli par la nouveauté, l'étrangeté. Comme lorsque Jay (le traducteur rencontré à la soirée des Français) m'a donné rendez-vous un vendredi soir dans un bar de Logan Square, un quartier situé à l'Ouest de Lincoln Park et au Sud de Lakeview, où j'ai rarement mis les pieds. Le Cole's attire une foule à peine pubère de hipsters, de nostalgiques et de néo-convertis du rock alternatif et vintage, venus entendre des groupes émergents pour le prix d'une bière. J'y ai fait la connaissance d'un ami français de Jay, Arnaud (nom fictif comme tous les autres, même si les initiales correspondent), jeune photographe, comédien et papa déjanté dans la vingtaine, ayant quitté Paris pour Chicago il y a trois ans pour y suivre sa femme qui venait y faire ses études. J'avais essayé d'y entraîner Anabelle, mais elle reçoit toujours mes textos avec un délai considérable. Finalement elle m'a écrit qu'elle passait la soirée au Spin avec les doctorants de son département, tous hétéros. À Jay qui m'a demandé pourquoi elle ne venait pas j'ai rigolé que c'était le monde à l'envers. Que c'est moi qui devrais me trouver au Spin et elle au Cole's. Anabelle adore l'ambiance des bars gays de Boystown. En plus le vendredi soir, c'est « shower contest », un concours « pro-am » où de beaux mecs rivalisent de sensualité en prenant une douche en slip sur le rythme d'une musique endiablée, sous l'œil faussement blasé d'une matrone latino qui mène le show à la baguette et décide « au décibélomètre » de celui qui remporte la faveur du public et les 150$ en jeu.

D'un vendredi à l'autre, avant-hier c'était le « Black Friday ». Pas besoin de vous dire ce que c'est; tant au Québec qu'en France les médias ne parlaient que de ça ces derniers jours : une journée de soldes soi-disant records, sur lesquels se ruent les Américains au lendemain de la fête de Thanksgiving. « L'action de Grâce », aux États-Unis, c'est quelque chose. Tout ferme et la plupart des gens sont en congé pendant quatre jours; on dirait que la terre s'arrête de tourner! J'ai été très gentiment invité à passer la soirée chez un couple de collègues gays de mon département, dans une tour du centre-ville, avec vue imprenable sur la Tour Willis. Et cette soirée commençait à... 3 heures de l'après-midi, car la dinde se déguste traditionnellement vers 4-5 heures. J'ai appris qu'il s'agit de ce que les Américains appellent un « dinner » (un gros repas d'après-midi) et non un dîner au sens des Français ou d'un souper au sens des Québécois.

Bref, vendredi, je suis allé faire un tour sur Broadway, en marchant, par un temps ensoleillé mais glacial. J'avais l'impression que je verrais des signes de cette frénésie de consommation dont on m'avait rebattu les oreilles, mais visiblement, je n'ai pas au bon endroit. Les petits magasins de déco qui s'égrènent entre Belmont et Diversey étaient quasi déserts, les promos affichées plutôt timides quand il y en avait. (Il y avait sans doute plus d'action sur Michigan Avenue, principale artère commerciale de Chicago). J'avais repéré quelques trucs sur le prospectus d'un magasin de déco, et comme j'avais reçu un bon de réduction pour les résidents du quartier, je me suis dit que soldes ou pas pas soldes, je pourrais peut-être faire une bonne affaire. J'arrive dans le magasin en question, et non seulement je ne trouve pas ce que je cherchais, mais rien n'est en solde! Finalement, je trouve quelques babioles, et quand je présente mon bon de réduction à la caissière celle-ci me fait remarquer que je ne suis pas dans le bon magasin... je suis chez Walmart! J'ai dû avoir la mine déconfite du musulman qui s'aperçoit qu'il vient d'avaler une saucisse pur porc! J'ai tout laissé là et suis parti.

Enfin, tout cela pour dire que j'ai profité de ce (très) long week-end pour mettre la touche finale à cette installation qui n'en finissait pas, trois mois exactement après mon arrivée. Et pour la première fois depuis des années (je ne sais même pas si c'était le cas lors de mon installation au Québec), je me retrouve avec plus d'espace de rangement que je n'ai de choses à ranger... Certes, de prime abord cela fait un peu bizarre, ces surfaces nues. Mais en même temps, quel soulagement! J'ai l'impression de respirer enfin après avoir suffoqué dans mes objets, mes papiers, mes livres. Cela me motive plus que jamais à respecter ma résolution : ne faire entrer chez moi aucun objet qui ne me soit indispensable. Tout un programme...

mercredi 17 novembre 2010

Rencontres

Il y a de ces journées où l’énergie manque et où il faut beaucoup se pousser pour aller à son cours d’abdos, tout seul en plus parce que S. (mon gym partner italien) soutenait sa thèse le matin même. Bien m’en a pris car après, je suis allé à la piscine avec l’intention de faire quelques longueurs sous l’eau, relax. Et ce que j’imaginais vaguement sans trop y croire s'est produit. J’ai attiré l’attention d’un autre passionné d’apnée, M., sicilien d’origine, ravi de trouver un autre apnéiste à Chicago. Sans mauvais jeu de mots, le courant est tout de suite bien passé de sorte que nous allons nous entraîner ensemble, moi avec mes palmes, lui sans, puisqu’il a laissé son matériel en Italie. Décidément, moi qui ai vécu 10 ans dans la Petite Italie à Montréal sans jamais me faire de pote italien, voilà que j’en rencontre deux par hasard en quelques semaines. Mais bon, vous allez me dire, quoi d’étonnant dans la ville d’Al Capone?

Quoi qu'il en soit, une première retombée positive à cette aventure à Chiacago, ce sont les rencontres qu’elle m’amène. Je dis bien « rencontres », et pas forcément « nouveaux amis » ou connaissances, car plusieurs de ces personnes venues d’ailleurs et nouvellement entrées dans ma vie vont quitter définitivement Chicago le mois prochain. Leur séjour ici s’achève tandis que le mien commence. Ce n’est pas le cas de tous, heureusement. Et notamment de ce cercle latino-américain que je commence aussi à fréquenter, composé entre autres de Colombiens (J., sa femme et des amis à eux) et d’un Uruguayen, A., également ami de J. (ils se sont connus au stage d'immersion des boursiers Fullbright à Philadelphie). Tous sont arrivés ici pratiquement en même temps que moi, qui pour faire sa maîtrise, qui son doctorat. C’est drôle, je m’étais justement dit que ce serait bien que je profite de mon séjour à Chicago pour raffraîchir mon espagnol, appris à l’école il y a bien longtemps et très vite oublié. Pourquoi Chicago? Parce que beaucoup de Mexicains y vivent et qu’on y parle espagnol partout.

Pour en revenir à ces rencontres qui me font justement penser au film L’Auberge espagnole, ce qui me frappe, c’est la proportion de ces étudiants-voyageurs qui n’ont aucune intention de retourner vivre dans leur pays d’origine, sans vouloir nécessairement rester aux États-Unis. Ainsi, M., en échange ici pour quelques mois (il termine une école d’ingénieur), n’a que du mépris pour les résidents de sa Sicile natale, qu’il a déjà quittée il y a deux ans pour Turin. Il est hors de question pour lui de retourner vivre en Italie. Mais il n’envisage pas non plus de faire sa vie aux États-Unis, pays dont il ne supporte pas le nombrilisme, le mode de vie consumériste, et l’absence de conscience écologique (comme moi, il est scandalisé par l'absence de recyclage à Chicago... j'y reviendrai). Et puis, habitué depuis son plus jeune âge à passer sa vie dans l’eau, la mer lui manque. Il envisage donc l’Australie, mais donne une chance à San Francisco, où il s'apprête à passer un mois, pour voir. C'est la seule ville américaine, dit-il, où il pourrait peut-être se retrouver. Chicago l’a déçu. Comme W., un autre « J1 » rencontré à la « réunion d’orientation » obligatoire des stagiaires étrangers, il espérait une vie sociale plus trépidante du fait qu’il avait choisi d’habiter les résidences étudiantes. Paradoxe : alors qu’il s’attendait à une vie de bringue, ses « room mates » sont si studieux qu’il n’a presque pas de contacts avec eux. Je m’étonne de ce contraste avec ma propre expérience. Je me demande si ma vie québécoise n’est pas pour beaucoup dans cette intégration jusqu’ici plus facile.

Mi-novembre déjà. Lentement mais sûrement, le temps gris et pluvieux s’installe. Les magasins mettent leurs vitrines et leur musique d’ambiance à l’heure de Noël. C’est aussi le temps des publicités pour le flu shot. Imaginez : vous faites vos courses dans votre supermarché favori. Entre le rayon des légumes et celui des alcools, vous passez par la pharmacie intégrée au magasin. Vous remplissez un questionnaire médical, vous passez à la caisse et payez 26,99 $, et hop! La pharmacienne vous injecte sur place votre vaccin contre la grippe. Ça n’a pas pris plus de dix minutes. Et en prime on vous remet des échantillons gratuits. Vous pouvez maintenant vous rendre à la caisse self-service pour régler vos autres achats. L'Amérique, c'est aussi cela: payez et obtenez ce que vous voulez, tout de suite. À condition bien sûr que ça s’achète, pour paraphraser le slogan d'une carte de crédit bien connue.