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dimanche 6 mars 2011

Revenant

Il s'est passé un truc « énorme » jeudi. La secrétaire de mon département a reçu un appel de la Chicago Transit Authority (CTA): c’était le service des objets trouvés du garage de la rue Kedzie qui appelait pour dire qu’ils avaient mon laptop ! Quatre semaines jour pour jour après l'avoir perdu dans les circonstances rocambolesques que j’ai décrites, mais aussi après l’avoir déclaré perdu à ce même service. Je dois dire que je n'y croyais absolument pas, et j’ai fait le déplacement jusqu’au garage, dans le West Side, surtout par acquit de conscience. D’ailleurs, l’accueil sur place concordait tout à fait avec l’accueil téléphonique dont j’avais l’expérience. En arrivant à l’adresse indiquée au téléphone, je suis tombé sur une porte close. Me tournant vers une employée qui venait d’en sortir pour fumer une cigarette, je lui ai demandé comment je pouvais accéder au bâtiment. S’ensuit un dialogue surréaliste :
− The door is not closed.
− But I can’t open it !
− You need a key. You have it if you work here. 
− But... I don’t work here, I’m a customer.
− Yeah, I know... 

Sur ce, la jeune femme (noire comme la plupart des autres employés que j’aperçois) me montre les portes de garage immenses et grand ouvertes par lesquelles entrent les bus, mais, précise-t-elle, cet accès est strictement réservé au personnel. Une chance que j’avais gardé le numéro de téléphone sur moi ; je rappelle donc et on me dit d’entrer... par le garage justement. À l’intérieur, je tombe aussitôt sur une autre porte vitrée, elle aussi verrouillée. J’échange des signes avec un employé, qui fait signe à un chauffeur de bus de m’ouvrir. Je me retrouve devant ce qui ressemble à un parloir. Derrière la vitre, un homme d’âge mûr, l’air peu aimable et vaguement soupçonneux, s’étonne quand je lui dis que l’objet a été perdu quatre semaines auparavant. Il répète en appuyant sur les mots : « Four weeks ?! ». Quand il apprend qu’en plus il s’agit d’un ordinateur, il n’en revient pas, lève les yeux au ciel, me dit qu’il va vérifier puis disparaît.

Quelques minutes interminables s’écoulent, jusqu'à ce que l'employé me tende un étui poussiéreux. J’ai un doute, vite dissipé. Dans l’étui se trouvait mon netbook, tout à fait intact, avec la carte-mémoire et d’autres accessoires. J’étais éberlué. J’avais envie de poser des questions, de demander le pourquoi du comment, depuis combien de temps ils avaient mon ordinateur, qui l’avait rapporté, etc. Mais l’employé, expéditif et toujours aussi peu avenant, m’a tendu un registre à signer. Ce qui m’a frappé c’est que j’étais un des seuls signataires sur la page : à la place de la signature, les autres objets inscrits étaient suivis de la mention « DESTROYED »...

Pour tout indice sur ce qui est arrivé à ma machine, j’ai trouvé dans son étui une feuille où était imprimée ma page Web sur le site du département, avec des commentaires griffonnés dessus par l'employée de la CTA à qui j'avais parlé au téléphone, laissant deviner qu'elle avait tout simplement ouvert l'ordinateur (ses batteries encore chargées à 50% après 1 mois de veille !), vu s'afficher mon nom sur l’écran d’accueil (précaution que j’avais prise au cas où je l’aurais égaré dans une salle de conférence), tapé le nom dans Google, et qu'elle est tombée sur cette page. En fait ce que j'espérais dans les heures qui ont suivi la perte de l'appareil, mais plus du tout après quelques jours, encore moins plusieurs semaines ! Et le pire, c’est qu’ils avaient mes coordonnées et la description de l’objet quelque part dans leurs dossiers... C’est dire comme le service est bien organisé. Mais le plus miraculeux, c’est qu’il y a donc eu, dans cette histoire, toute une chaîne de gens honnêtes, un passager qui a confié l’ordinateur au chauffeur, lequel l’a rapporté au garage, etc. Le reste n’est que bureaucratie. Jusqu’à cette initiative d’une employée à qui je dois une fière chandelle... de même qu’à Google !

Quoiqu’il en soit, je retrouve ainsi, entre autres, toutes ces photos de Chicago que je croyais perdues. Attendez-vous à en voir plusieurs apparaître dans les prochains jours, histoire de fêter ça ! 

mardi 15 février 2011

Taxi, suivez ce bus!

Je suis un peu à la course. Je ne veux pas manquer un séminaire qui s’annonce très intéressant. Le conférencier arrive tout spécialement du Massachusetts et a dû affronter toutes sortes de difficultés à cause de la tempête. C’est donc le cas de le dire : il est venu, contre vents et marées. Raison de plus, si j’ose dire, pour l’honorer de ma présence. En montant dans le bus, je lui demande si la circulation est encore ralentie par la neige. Il me répond qu’elle est  « smooth ». Je profite du trajet pour écrire un billet pour ce blog. Cette fois, c’est le récit de la tempête. Mes photos, prises et triées la veille, sont prêtes à mettre en ligne. Mais au cas où, les autres sont sur la carte-mémoire, laquelle est insérée dans l’ordinateur.

Absorbé, je ne vois pas le temps passer. Mon texte est presque terminé quand j’aperçois l’enseigne bleue du métro, la station qui dessert le campus Est de l’université. C’est là que je descends habituellement, même si cela me rallonge un peu car le bus s’arrête ensuite à l’entrée du campus. Je préfère en effet traverser le parc qui sépare l’université de l’autoroute, couper à travers champ, et profiter ainsi des rayons du soleil de l’après-midi, autrement arrêtés par les bâtiments du campus. Et au final, je gagne du temps, car le bus est souvent arrêté au feu rouge, ou retardé par le chargement et le déchargement de passagers prenant ou arrivant du métro. Toutefois, cette fois j’ai un soupçon d’hésitation. À deux moments. D’abord au moment de me lever de mon siège, car je me dis : à quoi bon me précipiter pour m’habiller, de toute façon, il y a sûrement trop de neige pour couper à travers le parc. Mais comme je sens que ça va traîner et que je ne veux pas arriver en retard, je décide quand même de descendre à cet arrêt. Je me dépêche donc de zipper mon manteau, j’enfile mon sac de sport sur les épaules, et finalement je prends le sac que je porte en bandoulière, et qui contient mes dossiers et mon netbook. Dehors, le soleil est éclatant et réchauffe. Là, j’ai une deuxième hésitation alors que le bus est encore à l’arrêt. Ai-je bien mes gants ? Ma tuque ? Oui. Je me lance alors dans la traversée du champ de neige. C’est plutôt facile, je n’ai qu’à mettre mes bottes dans les traces qui m’ont précédé. Je me dis que je prendrais bien quelques photos des gratte-ciel du centre-ville, avec la neige au premier plan, mais je n’ai pas le temps.

Trois, peut-être quatre minutes se sont écoulées quand j’arrive à la jonction du sentier improvisé et de la rue longeant l’université. C’est là que je réalise que mon sac est trop léger. Même pas besoin de l’ouvrir : je tâte, et ma crainte est confirmée. Mon sang ne fait qu’un tour, mais ma première réaction est de me dire que c’est cuit, qu’il n’y a plus rien à faire, qu’à me rendre à ma conférence. Mais non, dans un accès de pensée magique, je fais demi-tour et décide de me rendre (en courant) à l’arrêt de bus où, c’est maintenant une certitude, j’aurais dû descendre. Le bus a bien évidemment déjà disparu au loin. Sur la borne de l’arrêt de bus est indiqué le numéro de la CTA. J’appelle. Je rêve vaguement qu’ils appellent le chauffeur de mon bus par radio... Et je me dis qu’au moins, ils me diront la marche à suivre. Évidemment je rêve en couleur. Le numéro de la CTA sonne dans le vide.

C’est alors qu’une autre idée un peu folle me passe par la tête. J’aperçois un taxi qui attend que le feu passe au vert à l’intersection, je lui fais signe, je monte, et je lui explique que je cherche à rattraper le bus qui vient de partir. Et nous voilà lancés à sa poursuite. Mais comme il n’y a qu’une voie, impossible de dépasser, impossible donc de rattraper ledit bus, qu’on finit par deviner, au loin, nous fuyant tel un mirage dans le désert. Et puis une voiture de police se retrouve derrière nous. Si bien que pendant un long moment, mon chauffeur respecte scrupuleusement les limites de vitesse, ne passe pas quand le feu vire à l’orange, etc. Je perds de vue le bus. Je n’ai aucune idée du chemin qu’il reste encore à parcourir jusqu’au terminus, mais l’on voit toujours les arrêts s’égrener avec le numéro de ma ligne (8-Halsted). Je me dis qu’à chaque arrêt, mes chances de retrouver mon netbook diminuent exponentiellement. Mais seule chance est que le passager qui l’a trouvé l’ait remis au chauffeur.

Craignant que le bus termine sa « run » avant qu’on ne l’ait rattrapé et ne soit déjà reparti en sens inverse, je dévisage les chauffeurs des bus que l’on croise, essayant d’identifier le mien. Toujours pas de bus devant. Presque plus de voitures non plus. Nous sommes maintenant dans le Southside, les bâtiments sont plus épars, plus industriels. Les piétons plus rares. Les arrêts de bus déserts. Le chauffeur m’explique qu’en bout de ligne, le bus n’ayant presque plus de passagers, il doit filer à vive allure et qu’il a dû prendre de l’avance sur nous. Mais comme la police ne nous suit plus, il me promet d’aller plus vite et m’assure qu’on va le rattraper. Et finalement le voilà. On s’arrête derrière lui au feu rouge. Je dis au chauffeur de taxi de m’attendre et me précipite dans le bus, pour constater que quelque chose ne va pas. Ce n’est pas le bon chauffeur. Ce n’est pas le bon bus non plus (la disposition des sièges est différente). Très gentiment, le chauffeur, afro-américain comme la plupart des chauffeurs de cette ligne, m’explique que j’ai dû dépasser le bus en question, car à un point du parcours, il s’écarte momentanément de la rue Halsted pour se rendre à une station de métro sur la ligne orange. Il me donne aussi le numéro de l’un des deux garages où les chauffeurs de cette ligne déposent les objets trouvés quand ils ont fini leur service. Il me dit de l’appeler pour avoir le numéro de l’autre.

Je retourne à mon taxi. Le compteur indique déjà 15$. Les taxis sont vraiment bon marché à Chicago, mais je préfère arrêter les frais et prendre le bus que je vois approcher pour retourner à l’université. Il m’en aura coûté 20$ avec le pourboire, que j’ai voulu généreux. Dans le bus du retour j’ai appelé les deux garages en question. On m’a dit de rappeler en fin de journée. Je suis arrivé à temps pour assister à la fin du séminaire. Mais j’étais ailleurs, tétanisé. Je n’ai évidemment jamais eu de nouvelles de l’ordinateur, qui affiche pourtant mon nom lorsqu’on l’ouvre. Ce qui m’a fait le plus de peine, c’est finalement la perte de toutes les photos que j’ai prises depuis mon arrivée à Chicago. Les seules qui me restent sont celles qui illustrent ce blog.

mercredi 8 décembre 2010

Chilly City

La windy city par -10° ça devient la chilly city ! C’était sympa en été d’attendre le bus ou le train tout en surfant sur le Net (sur mon iPod ou sur mon netbook), mais quand on se gèle les mains c’est un peu moins le fun. Et un petit détail m’avait échappé... Quand on attend le métro à Montréal (et on peut l’attendre longtemps!), au moins on est au chaud. Tandis qu’à part quelques stations enterrées au cente-ville, la plupart des stations du « L » sont évidemment en plein air, puisqu’il s’agit d’un métro aérien, comme son nom l’indique! (voir Transport en commun). Je vais donc devoir mieux planifier mes retours de l’université, car attendre le bus pendant 25 min par un froid glacial, no more, please!

jeudi 11 novembre 2010

French in Chicago

La journée avait plutôt mal commencé. Le service informatique de l’université a suspendu mon accès Internet sur le campus parce qu’un de mes ordinateurs a chopé un ver en se baladant tout nu sur le réseau. C’est le genre de service totalitaire qui ne communique avec les usagers que par « ticket » . J’ai donc été puni et condamné au purgatoire jusqu’à nouvel ordre à moins de faire une longue liste de « devoirs ». Dont je me suis dispensé par la rhétorique, heureusement, en leur disant ce qu’ils voulaient entendre.

Entre temps, j’ai accepté l’invitation de S. à l’accompagner dans une activité sportive dirigée. S. est un doctorant italien en physique ou chimie, je ne sais plus, chez qui j’avais passé une soirée très conviviale en septembre à brasser de la bière en compagnie de collègues du département et d’une petite bande cosmopolite de joyeux drilles. S. fait du karaté et c'est l’archétype du playboy italien. Corps d’Appollon, regard ténébreux et sourire irrésistible, c’est aussi un animal social : il lui faut engeôler et relier les gens entre eux. Le mardi, habituellement, je vais à la piscine, mais ils ont coupé l’eau chaude après avoir découvert une fuite (ça me rappelle un certain centre sportif de l’Université de Montréal...). Alors je me suis joint à S. et à deux douzaines d’autres masochistes pour un « ab-lab » (littéralement : clinique d’abdos) d’une demi-heure, suivi d’une heure de muscu à deux. Petite parenthèse : la muscu (ou le « gym ») est une sorte de culture sans frontières (c’est vrai du moins pour l’Amérique du Nord), un code qui permet aux gars de « socialiser » entre eux en s’échangeant des politesses (« Can we switch ? », « Can you spot me ? »...), ou en se donnant trucs et conseils.

Après avoir bien sué sans pouvoir prendre de douche, j’ai pris l’autobus avec l’intention de me rendre directement chez moi. J’ai bien feuilleté un peu le programme du festival du film gay de Chicago qui bat son plein, mais je ne sais pas, j’y étais déjà allé la veille et les films projetés ce soir-là ne m’emballaient pas trop. Je n’ai pas vu que mon voisin  colombien, J., se trouvait presque en face de moi (j’étais assis sur ces sièges amovibles, à l’avant, qui font face aux fenêtres et qu’on peut donc rabattre pour libérer l’espace pour une chaise roulante). J’étais un peu gêné à l’idée que le jeune homme à côté de moi, le visage à moitié dissimulé par la capuche de son sweat-shirt gris mais que je sentais curieux, se rende compte que je m’intéressais au cinéma queer. Puis j’ai remarqué qu’il tenait dans ses mains un livre en français. Et pas n’importe lequel : L'Existentialisme et la sagesse des nations de Simone de Beauvoir. Une rapide analyse m’a mené à la conclusion qu’il ne pouvait s’agir que d’un Français venu faire ses études à Chicago. Est-ce le fait qu’il était seul et silencieux ou qu’il était mignon qui m’a poussé à engager la conversation ? Et à surmonter ainsi ma répulsion à parler aux Français que je croise ici ? Car je dois vous confesser quelque chose. J’entends régulièrement parler français dans les magasins de Lakeview et des environs : chez Walgreens’, à Treasure Island Foods, chez Target, et même chez Brown Elephant. Et je sais à leur accent qu’il s’agit de Français, et de Français installés ici, à voir ce qu’ils achètent. Comme ce couple qui avait déniché une jolie lampe chez Brown Elephant (voir : Installation). Et à chaque fois, un truc bizarre se produit : je bloque. Je me réfugie dans le mutisme. Comme si j’avais un peu honte d’eux. Comme si je n’avais surtout pas envie de fraterniser avec des gens parce qu’ils sont français. Je jouis aussi du plaisir de les écouter parler sans se douter qu’ils sont compris. Tout cela est d’autant plus étrange qu’à Montréal je parlais volontiers à mes compatriotes, surtout quand je comprenais qu’ils étaient fraîchement débarqués. Peut-être parce que j’avais beau jeu alors de leur montrer que moi, j’étais devenu local. Ou simplement par solidarité, pour le plaisir de renseigner. Mais à Chicago, on dirait que je les boudais. Alors que j’aurais volontiers parlé à des Québécois. Mais voilà, à part A., que je connais par l’université, point de Québécois. Ou du moins il ne courent pas les rues – contrairement aux Français, apparemment.

Je reviens à mon voisin de bus, à qui j’ai très gauchement articulé : « Are you French ? ». Et il alors il arrive une chose très étrange. Il me répond d’abord en anglais (avec un impeccable accent américain) que oui, il est français, alors je lui dis « Tu es français ? » et il répond « Oui, je suis français » mais avec encore un accent à couper au couteau. Et puis comme par magie l’accent s’évanouit dès la phrase suivante. On échange quelques mots et j’apprends qu’il est breton, étudiant en master de philo politique dans la même université que moi et qu’on a nos bureaux dans le même pavillon. Cela fait deux ans qu’il vit à Chicago, et auparavant, il a fait son premier cycle à Montréal... Petit monde.  Et puis il enchaîne en me demandant si je vais « à la soirée des Français ». Voyant mon air ahuri il m’explique, tout en se roulant une clope, que c’est là qu’il va, à une soirée organisée par l’association « Paris in Chicago », qui a lieu tous les 2e mardis du mois dans un endroit différent. Il pensait que c’était la raison de ma présence dans ce bus. Ce soir-là, ça se passe au café « Paris in Chicago », sur Halsted, dans Boystown, tout près de chez moi! Je lui demande si c’est un peu comme l’Alliance Française à Montréal (entendant par là vieille France guindée nostalgique du temps des colonies) mais il m’assure que non. Et qu’il ne manque pas une soirée. Sans plus hésiter je lui dis que oui, tout compte fait j’y vais, puisque c’est sur mon chemin. Et pendant le reste du trajet on a discuté des Français de Chicago (selon lui il y aurait « trois principaux groupes de Français » avec des ponts entre eux), mais aussi des Québécois et il n’est pas tendre. À ses yeux, les Québécois sont les meilleures personnes qu’on puisse rencontrer à l’étranger, mais chez eux, il sont haïssables. (Les Français, eux, sont haïssables partout ;-))

On arrive donc à « Paris in Chicago », qui fait plutôt penser à une cave de St-Germain-des-Prés. Une pièce carrée pas très grande où s’entasse une foule assez jeune et métissée. Il n’y a pas que des Français, mais aussi des francophones et francophiles de tout poil. L’ambiance est très bon enfant et conviviale. Pas de clans mais de petits cercles qui se forment et se défont au gré des conversations. Contre 12 $, on vous remet des coupons pour deux verres de vin et une entrée, une part de quiche ou un croque-monsieur au choix. Une américaine au teint mat dont c’est aussi la première fois m’accoste et me demande pourquoi les Français sont toujours en colère et si ça a un rapport avec le socialisme. Je m’esclaffe et lui réponds que c’est dans leur culture. Je dis que je suis aussi Canadien. Que je viens de Montréal. On en doute à mon accent. On me présente LE Québécois de la gang, D., un bleuet du Saguenay en poste ici depuis douze ans dans une grosse compagnie. Il se sent un peu seul comme Québécois. Alors même si je ne suis pas « pure laine », il m’adopte et me promet de me faire découvrir le meilleur comptoir de hots-dogs en ville. Le merlot descend bien. La quiche aussi, servie par le proprio du lieu, un Français, of course. On tire des prix de présence. Le tee-shirt d’un tournoi de foot organisé pendant la dernière Coupe du Monde. Un drapeau français grand format. Deux mecs entonnent la Marseillaise, mais sans trouver d’écho. J’explique à J., un traducteur-interprète qui a vécu à Paris, la signification du mot « abreuver » ; comme dans : « Qu’un sang impur abreuve nos sillons ». Il s’étonne. Je lui explique le contexte. Et que les gens aujourd’hui ont du mal à s’identifier à ces paroles. Il me demande si je préfère chanter l’hymne canadien. Je ne sais que répondre mais peu importe, il enchaîne en me disant que j’ai bien fait de venir seul à Chicago, que c’est la meilleure façon de s’intégrer parce qu’on est obligé de créer de nouveaux liens. Le temps file et déjà il faut se quitter, avec la promesse de se revoir.

mardi 26 octobre 2010

Retour en ville

Me re-voilà dans le bus. Cette fois, le 152 Addison, direction Est, vers le lac, vers chez moi. Je l’ai pris au métro Addison-Blue, à quelques stations de l’aéroport O’Hare, fier d’avoir trouvé ce raccourci tout seul, car le trajet en métro à l’aller en passant par la « loop » fut interminable. Bref, ce long préambule pour expliquer mon silence de 8 jours, durant lesquels je participais à un congrès en Suède. Nouvel atterrissage donc, deux mois jour pour jour après mon arrivée. Et nouvelles formalités d'immigration, et nouveau petit papier dans mon passeport... Bref, en attendant le bus, je n’ai pu m’empêcher de sourire en voyant, face à l’arrêt de bus, un panneau indiquant que le Wrigley Field (le domicile des Cubs) se trouvait à 3,5 miles. Car au même moment j’étais en train d’ouvrir l’emballage d’un paquet de chewing-gums acheté à l’aéroport d’Arlanda (Stockholm) avec les dernières couronnes suédoises qu’il me restait. Et sur cet emballage, au dessus de la marque « Extra », on peut lire : « Wrigley’s », nom de la compagnie vénérable qui a donné son nom au stade Wrigley et au quartier Wrigleyville qui l’entoure. J’adore ce genre de coïncidences, ou plus exactement, ces rapprochements, ces mises en contact de lieux géographiquement distants dans lesquels je me suis déjà trouvé, d’autant plus si je les ai fréquentés à peu de temps d’intervalle. Réjouissante, fascinante mais aussi troublante impression d’une contraction de l’espace-temps, que le monde est de plus en plus petit, rond et recourbé sur lui-même. Que notre destinée est étroitement liée à celles de gens lointains. 

J’ai eu aussi l’impression en arrivant d’un retour dans le temps, au double sens du terme : chronologique et météorologique. Alors que la Suède était déjà au bord de l’hiver, sous la neige par endroits, Chicago semble encore hésiter entre l’été et l’automne. À moins que ces vents furieux qui font rage dehors aujourd’hui ne soient en train de chasser au loin ces derniers soupirs d'été.

vendredi 15 octobre 2010

Urbana

Dur, dur, de s’atteler à son blog. Surtout quand le temps semble s’accélérer à 36 heures de mon envol vers le pays d’Ikéa. Je sais que ce n’est pas très sympa pour ceux qui me lisent, mais pour moi, bloguer tient plutôt de la corvée et du gaspillage de temps. Mon penchant perfectionniste est mis à mal, car je ne peux pas trop me permettre de peaufiner chaque billet sinon je vais laisser tomber. (Je dois vous avouer que je ne peux m’empêcher de retoucher les messages après coup... ce qui est assez contraire à l’esprit de la chose... que voulez-vous.)

Sept semaines ont passé depuis mon arrivée dans la Cité des vents. Jusqu’à présent ça va plutôt bien. Les cycles se mettent en place. Trois lavages. Trois séances d’entraînement au gym. Deux séances de piscine. Un passage chez le coiffeur. (Pour les mauvais esprits je précise que cela fait deux semaines seulement que je suis inscrit au centre sportif de mon université ;-) Ça revenait moins cher si j’attendais le 1er octobre et avant c'était loin dans la liste des priorités.)

Bref, une routine s’installe et c’est ce dont j’ai besoin pour me concentrer sur des choses plus « sérieuses ». À propos, avant-hier j’ai fait ma première journée de terrain, au service des Archives de l’Université de l’Illinois. Le mot « terrain » convient assez bien dans ce cas parce que le campus d’Urbana-Champaign (mais il paraît qu’on dit maintenant Champaign-Urbana...) est vraiment situé au milieu des champs de maïs. Urbana et Champaign sont deux villes jumelles situées 220 km de Chicago, dixit Google qui sait tout. C’était d’ailleurs ma première sortie hors de Chicago, et la première fois que je prenais un train Amtrak. On a mis plus de 2h30 pour parcourir la distance sur l’Interstate 57 qui relie Chicago à Memphis. Les trains ici sont plutôt confortables, assez lents (parfois ils doivent se ranger sur une voie de service pour laisser passer les trains de marchandises, prioritaires!) et vraiment, mais vraiment pas chers : 14 $ plein tarif pour un aller simple! Au retour, j’ai pris un « mégabus » parce que l’horaire me convenait mieux, et c’était encore moins cher (11 $). « Megabus », c’est le nom de la compagnie, et il dit bien ce qu’il veut dire : ces cars à deux étages sont énormes. Du pont supérieur, on peut toiser les conducteurs de trucks, ce qui n’est pas peu dire surtout aux États-Unis.

L’UIUC, ou si vous préférez l’Université de l’Illinois – les étudiants portent fièrement des sweat-shirts sur lesquels figure seulement le nom de l’État – est une vénérable institution qui fêtera dans quelques années son 150e anniversaire, ce qui n’est pas banal pour une université publique (state university), c’est-à-dire qu’elle remonte pratiquement à la Guerre de Sécession.  Ça se sent à l’architecture, aux boiseries patinées que l’on retrouve dans le pavillon des archives, qui avait cette odeur et cette lumière des vieilles institutions qu’on associe plus volontiers à l’Europe. Le campus est si vaste, tentaculaire, ses édifices omniprésents, que c’est comme si l’université était devenue ville, avait enfanté la ville. Ça ne ressemble ni aux enclaves verdoyantes et bourgeoises comme le campus de McGill, ni au campus urbain à la manière de l’UQAM, université dans la ville. À Urbana, toutes les routes partent de et traversent l’université. D’ailleurs, le transport public, largement subventionné par l’université, est gratuit pour les étudiants et les employés. Pour les autres, un seul petit dollar suffit pour prendre le bus. À condition d’être patient car ils passent quand ça leur chante! (Et me revoilà encore à vous parler de bus... je sens que le tag associé dans le petit nuage de mots à côté va enfler démesurément si ça continue.)

En tout cas, S. était satisfait du bilan de mon excursion à la campagne. Je ne suis pas revenu bredouille. Un partenariat avec un prof là-bas serait même en train de se dessiner. Je suis content, car je suis passé par une phase de doute assez pénible dans ma relation avec mon superviseur. Car après m’avoir accordé tant d’attention et d’attentions durant les premiers temps de mon installation, il s’était fait plus distant voire indifférent au point que j’ai fini par penser que je l’avais déçu, qu’il s’attendait à ce que je sois plus brillant que ça. Je m’étais quand même raisonné en me disant que je m’étais emballé un peu vite, que les Nord-Américains sont comme ça : très chaleureux dans leur accueil, mais aussitôt qu’ils vous sentent sur les rails, ils vous laissent vous débrouiller, leur mission accomplie. Et vous qui vous imaginiez déjà proches amis! En fait il était probablement simplement et réellement débordé, comme l’est toujours un prof passionné par son travail. Une autre raison explique aussi cette anxiété que j’ai éprouvée vis-à-vis de lui : auparavant, mes directeurs de recherches m’apportaient leur connaissances théoriques, et moi je leur apportais ma connaissance pratique du terrain. L’échange était asymétrique, mais équilibré. Mais avec S., c’est différent. Son expertise du domaine des technologies émergentes est intimidante. Si bien que j’ai tendance à penser que je ne peux rien lui apprendre. Ça peut être démotivant, ou du moins insécurisant. Mais il paraît que le doute, c’est le ferment de l’apprentissage alors voilà, je suis dans le doute, j’apprends. Et au fond c’est pour ça que je suis ici.
(modifié le 16/10/2010)

mardi 12 octobre 2010

Été indien

Les chauffeurs de bus sont sympas quand même. Ils laissent monter et descendre les gens en dehors des arrêts officiels. Les usagers n’en abusent pas, mais tout de même. Il m’est arrivé quelques fois de rater le bus (quand je le vois tourner au coin de ma rue, il est trop tard), mais de le rattraper au feu rouge et d’y monter, à bout de souffle. On y trouve aussi toutes sortes de passagers, comme cette blatte (!) qui se promène sans vergogne sur la paroi près de mon siège!

L’été indien n’est pas une exclusivité québécoise. Nous avons en ce moment à Chicago l’un des plus beaux que j’aie connus en quinze ans d’Amérique. (La blatte se rapproche dangereusement du dossier de mon siège, mais opte finalement pour celui de la dame assise devant moi ; je l’ai à l’œil car je n’ai aucune envie qu’elle entre dans mon sac et me tienne compagnie au bureau... que je partage déjà avec un sympathique chargé de cours.)

Et que font les Chicagoens quand le soleil revient leur chauffer les fesses en plein mois d’octobre ? Ils sortent les parasols et vont à la plage. Il y a un chapelet de plages le long du Lac Michigan, et j’ai pu constater, en me promenant uptown avec un ami américain de passage et un ami à lui récemment installé à Chicago, qu’elles étaient assez achalandées ce week-end. (Cela fait un moment que je n’ai pas revu la blatte... la dame s’est levée mais un monsieur est venu la remplacer.)

Nous nous sommes attardés à Hollywood Beach, la plage gaie de Chicago. Je ne me suis pas baigné, c’était improvisé et je n’avais rien prévu pour la baignade. L’eau était glacée d’après B. qui s’est trempé les pieds, joyeux comme un enfant de se retrouver au bord de l’eau. Il faut dire que ce lac a des allures de mer. Tout y est : le sable fin, le ressac des vagues (OK, vaguelettes), les coquillages (des moules surtout mais aussi quelques gastéropodes effilés). J’ai même trouvé une pince (d’écrevisse? de crabe?) assez impressionnante. La prochaine fois, c’est sûr, je me mouille! 

mercredi 6 octobre 2010

Bouffe

C’est officiel : on crève de chaud dans cet autobus où le chauffage marche à fond alors qu'il fait 20 dehors. J’en ai parlé au chauffeur (!) qui dit qu’il n'y peut rien, que c’est « contrôlé par la mécanique ». Et les fenêtres sont verrouillées. J’en ai mal à la tête et au cœur. Bref, c’est pas l’idéal pour vous parler de... bouffe!

Je dois dire que je redoutais un peu cet aspect de ma vie à Chicago. Car durant mon séjour de reconnaissance en juin, j’avais constaté que les magasins d’alimentation (les vrais, pas les dépanneurs) se faisaient rares. On aperçoit bien le mot « FOOD » sur les enseignes des chaînes Walgreens et CVS mais comme ce sont avant tout des pharmacies (à l’américaine), à part des chips et du coke l’offre est assez limitée. En revanche, il y a des fast-foods partout et en tous genres. Au point que j’ai fini par me demander sérieusement si les habitants de Chicago se faisaient à manger ou s’ils achetaient leur repas tout cuit au coin de la rue. Je me revoyais à mon arrivée au Québec, dans le quartier Ville-Émard des années 90, à devoir m’alimenter de pain blanc tranché, de cheddar orange et de Seven-Up diète. J’exagère, mais à peine. La proximité d’un supermarché digne de ce nom s’est donc imposée comme critère no.1 pour le choix de mon appartement. À cet égard, les résidents de Lakeview Est sont particulièrement choyés : à quelques minutes de marche de distance se trouvent un magasin Treasure Island Foods (auto-proclamé « plus européen des supermarchés en Amérique »), un Whole Foods (supermarché spécialisé dans le bio à prix abordable) et un gros Jewel-Osco ouvert 24h/24. Petite anecdote au passage : lors de ma première visite à Chicago, mon superviseur de stage, S., m’avait indiqué les quartiers sympas sur un plan de métro qu’il avait imprimé. Il avait notamment entouré « Boystown ». Boystown, comme son nom le suggère, c’est le quartier des mecs (comprendre : gais) de Chicago (en fait, l’un des deux, car il y a aussi Andersonville, situé plus au nord, uptown). J’avais saisi la perche pour lui dire que bien qu’homo moi-même, ce n’était pas une priorité (euphémisme) pour moi que d’habiter dans le « ghetto » gay. J’ignore s’il y a un lien avec la clientèle du secteur, mais les trois grocery stores de Lakeview Est que je viens de vous citer sont tous situés au cœur de Boystown (qui ne couvre qu’une petite partie du territoire de Lakeview). Le cliché voulant que les gays soient plus portés à cuisiner ou plus raffinés (j’allais écrire fancy) dans leur alimentation serait-il fondé?

Toujours est-il que malgré cette abondance, manger sainement ici (et garder la ligne) n’est pas... une mince affaire justement. Par exemple, les fabricants ajoutent du sucre dans TOUT, à commencer par le pain! Chaque magasin a un rayon entier de pains tranchés. J’ai passé un temps fou à éplucher en vain les étiquettes chez Jewel et Whole Foods (au risque de passer pour un fou) à la recherche d’un pain sans sucre ajouté. Dans le meilleur des cas c’est du miel ou du malt (« pour l’équilibre », lit-on sur une étiquette), dans le pire, du sirop de maïs à haute teneur en fructose pudiquement appelé « corn syrup ». Et ce que l’on s’attend à trouver normalement sucré (un yaourt aux fruits par exemple, mais aussi du jambon au miel) s’avère hyper sucré. Dans le même ordre d’idées, je suis surpris par la quantité et l’enventail de produits chimiques qu’on retrouve dans les produits agroalimentaires. Au pays de Monsanto, on ne s’étonnera pas que l’aspartame, qui a quasiment disparu des étalages au Canada, soit omniprésent dans les produits « light ». Et quelle ne fut pas ma surprise, après avoir acheté ce que je croyais être des petits pois frais dans une barquette au rayon légumes, en découvrant la liste des ingrédients! Ça vaut son pesant de cacahuètes :

Ingrédients : Petits pois, eau, chlorure de sodium, bicarbonate de sodium, carbonate de sodium, tripolyphospohate, parabènes, colorants alimentaires certifiés FD&C dont Bleu no. 1, Rouge no. 40 et Jaune no. 5 (tartrazine).

Bon appétit!

dimanche 3 octobre 2010

Entre-deux

Je n’éprouve pas encore les affres de l’exil. (Car déménager dans un autre pays, seul, pour deux ans, c’est bien une forme d’exil, fût-il volontaire.) Je pensais que l’éloignement et l’isolement social qui l’accompagne seraient pénibles. Mais mis à part le fait que j’ai une vie sociale dans la journée à l’université (ce qui est déjà pas mal), à bien y penser, ma nouvelle vie n’est pas très différente de ma vie de thésard. La plupart de mes interactions sociales étaient déjà « médiatisées » : par le téléphone, le courriel, la messagerie instantanée ou encore Facebook, que ce soit avec ma famille en France, des amis dispersés de par le monde, et même ceux de Montréal voire de mon quartier! Des mois pouvaient ainsi se passer sans que je revoie certains d’entre eux en face à face. Donc pas de changement majeur perceptible de ce côté.

Et puis il y a la radio. Ces dernières années, la radio parlée de Radio-Canada était devenue ma bande-son, sept jours sur sept. Les Christiane Charette, Pierre Maisonneuve, Yanick Villedieu, Jacques Languirand, Jacques Bertrand (Ah! regrettée Macadam Tribus), Le Bigot et compagnie... se relayaient pour me tenir compagnie justement. Or, un petit tour de passe-passe technologique associant iPod, connexion Wi-Fi, station d’accueil ainsi qu’une petite application gratuite me permet d’écouter la radio par Internet exactement comme si c’était une banale radio FM -- car je déteste écouter la radio sur un ordinateur!

Si on ajoute à cela la lecture quotidienne de Cyberpresse sur mon iPod, on peut dire que j’ai reconstitué à Chicago mon univers informationnel, social et linguistique montréalais. Plus encore, c’est tout mon petit monde que j’ai transporté avec moi, si l’on inclut également la bouilloire, le thé, et jusqu’à certains aliments que je suis parvenu à retrouver ici me permettant de déguster tous les matins la réplique exacte de mon petit déjeûner québécois. Bien sûr tout cela n’est possible que dans la mesure où Montréal et Chicago sont deux villes, sinon tout à fait voisines, du moins très proches puisqu’elles appartiennent au même ensemble géographique, économique et culturel. Cela aurait été plus difficile si j’avais déménagé à Rio, Dakar, ou New Delhi. Quoique. Avec Ikéa, la génération mobile n’a plus besoin de déménager ses meubles. Elle peut reproduire à peu de choses près son intérieur n’importe où sur le globe. Ça change un peu les termes de l’exil. Et mon trajet quotidien en autobus est plus qu’un déplacement local d’un point A à un point B de Chicago. C’est un sas entre deux mondes : celui que j’ai apporté avec moi et celui auquel je tarde encore à m’abandonner. Comme quand on a encore pied et qu’on hésite à nager. 

jeudi 30 septembre 2010

Insider

Pour faire suite à mon dernier post... je me suis dirigé, comme hier, vers le terminus de l’autobus. Il n’était pas là. Un jeune homme à casquette attendait, clope au bec, assis dans l’abribus. Ce qui a attiré mon regard c’est le drapeau américain cousu à la manche droite de son blouson. Ça m’a intrigué. J’ai compris ensuite qu’il s’agissait d’un ambulancier. Pas un mot, pas un regard échangé, que la fumée de sa cigarette qui ne me gênait pas trop. Le bus se faisait attendre. J’ai donc sorti mon netbook et commencé à travailler. Entre temps, d’autres personnes étaient arrivées et attendaient, debout. (En passant : ici les gens ne forment pas une file d’attente disciplinée comme au Québec. C’est un peu brouillon, comme en France. D’ailleurs les piétons traversent un peu n’importe où, n’importe quand. Les flics ne disent rien, une voiture de police s’est même arrêtée pour me laisser traverser, un soir alors que je courais pour attraper... le bus. J’aime bien ce côté un peu indiscipliné des Chicagoens.) Finalement le bus est arrivé. Comme les gens ne se bousculaient pas pour monter, la chauffeure nous a crié de monter, avant de démarrer en trombe. Je l'ai reconnue: c’était la même que l’autre jour, qui râlait que les gens n’embarquaient pas assez vite... avant de leur dire d’attendre le bus suivant! Je vous dis qu'elle ne rigole pas celle-là...

Je suis au bureau, à l’université. Dans le bureau d’à côté, une prof vante Chicago à une étudiante potentielle. Je ne peux m’empêcher de tendre l’oreille, je suis curieux d’entendre ses « arguments de vente ». Prenant New York comme point de comparaison, elle explique que la ville est constituée de quartiers dans lesquels on se sent comme dans une petite ville et je dois admettre que c’est exactement ce que je ressens à Lakeview. Et, ajoute-t-elle, quand on souhaite plus d’action, le centre-ville n’est pas loin. Elle aligne les arguments « classiques » des Chicagoens faisant l’apologie de leur ville : elle est beaucoup plus abordable que d’autres villes américaines de même importance, le lac est magnifique, l’architecture extraordinaire. Elle a oublié de dire que c’était « la ville d’Obama ». Tiens, d’ailleurs, son bras droit à la Maison Blanche, Rahm Emanuel, vient d’annoncer qu’il quittait ses fonctions pour se porter candidat à la mairie de Chicago. Il va y avoir de l’action, et peut-être une visite d’Obama durant sa campagne? En tout cas, c’est un peu étrange de me retrouver témoin de cette conversation ; comme si j’étais passé de l’autre côté de la scène, dans les coulisses, et que je me sentais déjà un peu insider.

mercredi 29 septembre 2010

Transport en commun

Je suis dans le bus, en tête de ligne (ligne 8 ‘Halsted’ direction Sud). Le bus est à l’arrêt, le moteur tourne, la clim aussi (heureusement car la douceur est revenue et je suis habillé trop chaudement). Quelques clients sont déjà assis et attendent comme moi le retour du chauffeur et le départ du bus. Bien sûr j’ai présenté ma carte « RFID » au lecteur : 2$ sont débités à mon compte. Cela fait longtemps que je ne triche plus dans les transports en commun, et puis il y a toujours le risque de se faire contrôler. Le chauffeur, ou plutôt la chauffeure arrive, tenant à la main ce qui doit être un repas à emporter dans un emballage en polystyrène. La plupart des employés de la CTA auxquels j’ai affaire sont des femmes, african-american, un peu fortes (je ne tiens pas de statistiques, mais j’ai remarqué une très nette tendance à Chicago à ce que les emplois généralement considérés comme « subalternes » soient occupés par des personnes de race noire). Il faut du coffre (et du cran) pour faire ce job. L’autre jour, le bus n’a pas voulu redémarrer (vous ai-je dit que la flotte n’était pas toute jeune ?). La chauffeure a fait ce que vous et moi aurions fait : elle est sortie du bus, a pris son cellulaire et elle a appelé la dépanneuse. Les quelques passagers que nous étions demeurant assis sagement à nos places. Puis, quand le bus suivant est arrivé (ils sont espacés de 10 minutes en moyenne), elle nous a crié de nous dépêcher pour l’attraper. Quand un jeune homme a mis un peu trop de temps à accrocher son vélo au-dessus du pare-choc avant du bus (oui, c’est prévu pour), la chauffeure du 2e bus a pesté que la « ride » serait longue (c’était le début de l’heure de pointe) et qu’il aurait mieux fait de rester sur son vélo. Par la suite, il fallait la voir à chaque arrêt gueuler littéralement aux gens (sidérés) de ne pas monter dans le bus (déjà rempli) alors qu'un autre suivait de près...

Géré par la Chicago Transit Authority (CTA), le système de transport en commun fait les fierté des Chicagoans et à raison : c’est sans doute l’un des plus développés en Amérique du Nord. Il permet de vivre sans voiture à Chicago, ce qui est assez remarquable pour une mégapole américaine. Et de plus il n’est pas cher : 2$ par trajet si vous avez une « Chicago Card » (l’équivalent de la carte Opus pour les Montréalais), vingt-cinq cents de plus si vous achetez un ticket à l’unité. Et vous pouvez vous rendre en métro jusqu’à l’aéroport. Je dis le « métro », mais ici on l’appelle le « L », abbréviation de « elevated train ». Car en effet, sur l’essentiel du réseau c’est ce qu’on appellerait, en France, un métro aérien, circulant sur des voies surélevées qui enjambent littéralement les rues. Une vision saisissante, au centre-ville, est le surgissement d’un train entre deux gratte-ciel, comme s’il flottait dans le vide. Et cela arrive souvent si vous êtes à proximité de la « Loop », une ceinture de voies ferrées qui enserre le cœur du downtown et sur laquelle se rejoignent la plupart des lignes de métro (voir le plan). Une autre charactéristique du « L » est qu’il est désespérément lent et terriblement bruyant. Tout comme le train de banlieue appelé « Metra ». J’ai remarqué que beaucoup de gens ont leurs fenêtres pratiquement collées sur les voies. Je ne sais pas comment ils font pour supporter le bruit. Par contre, à certains endroits du centre-ville, les voies sont souterraines et le « L » devient « subway ». Il y a d’ailleurs un changement qui vous oblige à descendre d’abord des escaliers pour rejoindre la rue, puis à marcher quelques mètres jusqu’à une bouche de métro. Et malgré cette sortie en pleine rue, votre correspondance reste valide!

Quelques heures ont passé depuis le précédent paragraphe et me voici dans le bus du retour (plein), où vient d’éclater devant moi une rixe entre deux passagers, l’un, un peu éméché, sommant l’autre de descendre du bus pour régler ça dehors, le traitant de « bitch » et de « pussy » s’il ne s’exécutait pas. Après qu'il soit finalement descendu lui-même, la chauffeure (est-ce la même qu’à l’aller ? je ne sais pas) lui a refermé la porte au nez, ce qui a déclenché une vague d’approbation dans le bus. Ça aurait été le moment d’entendre la voix grave et omniprésente de « Monsieur CTA » nous rabâcher un message moralisateur : « Par courtoisie envers les autres passagers, ne posez pas vos effets personnels sur le siège à côté de vous, afin que d’autres passagers puissent s’asseoir ». Ou encore : « Il est interdit de manger, de pratiquer les jeux de hasard (!), de faire jouer de la musique, etc. etc. à bord des véhicules de la CTA ». D'ailleurs je me demande bien où ma chauffeure de tout-à-l’heure l'a dégusté, son plat à emporter. Sans blagues, je l’aime bien ce bonhomme-là : c’est le seul que je comprends 5/5 tellement il articule bien! D’après un internaute ce serait parce qu’il viendrait du Wisconsin -- État voisin réputé pour ses fromages et où les Chicagoens aisés ont leur cottage.

Ces incessants messages enregistrés sont loin d’être la seule surprise qui attend l’usager novice de la CTA. Par exemple, j’ai mis plusieurs jours à me procurer ma « carte mensuelle », simplement parce qu’elle n’est pas disponible dans les stations de métro (où vous ne pouvez transiger qu’avec des automates, une agente de sécurité étant là pour vous aider au besoin) mais seulement dans certains magasins de certaines chaînes de supermarchés comme les pharmacies Walgreens. Et quand j’ai demandé « la carte du mois de septembre », on m’a répondu que ça n’existait pas, mais que je pouvais acheter une carte valable 30 jours. C'est pratique mais ça s’avère finalement très peu avantageux financièrement. Une autre bizarrerie concerne le nom des stations. Elles sont nommées comme la rue transversale, comme c’est le cas aussi à Montréal. Le problème est que, comme certaines lignes sont parallèles entre elles (comme la Rouge et la Marron), certains noms se retrouvent deux, voire trois fois comme dans le cas des stations « Addison ». Il faut alors ajouter la couleur de la ligne au nom de la station pour éviter toute ambiguïté. J’habite donc à proximité de la station « Addison-Red ». Mais je vous laisse (si je ne vous ai pas déjà perdus!). Je ne me suis pas aperçu que j’étais le dernier passager dans le bus. Terminus, tout le monde descend!